Edogawa Ranpo, le père du roman policier japonais

『うつし世はゆめ 夜の夢こそまこと』—江戸川乱歩
Utsushi yo wa yume ; yoru no yume koso makoto
« Le monde ici-bas n’est que rêve. Seuls les rêves nocturnes sont réalité. » (Edogawa Ranpo)

Edogawa Ranpo (江戸川 乱歩), de son véritable nom Hirai Tarō (平井 太郎) est un auteur japonais qui a vécu au XXème siècle (1894-1965).

Considéré comme le père du roman policier japonais, il a écrit bien plus d’une trentaine de nouvelles et romans, en explorant toutes les possibilités du genre. Il était notamment un grand adepte du ero-guro-nansensu (erotism, grotesque, nonsense), un mouvement artistique et littéraire japonais qui mêle érotisme et macabre.

Son premier écrit publié est La pièce de deux sens, envoyé en manuscrit à la revue Shinseinen (新青年, litt. « Nouvelle jeunesse »), et le rend rapidement célèbre. De ses débuts en 1923 jusqu’à la seconde guerre mondiale il écrivit donc un grand nombre de nouvelles, publiées dans des revues, et de romans publiés sous la forme de feuilletons. Après la guerre, il jouait plus un rôle de critique littéraire, notamment.

La plupart de ses ouvrages sont indépendants, mais on retrouve une série de romans et nouvelles mettant en scène le personnage de Akechi Kogorō (明智 小五郎), un détective privé qui résout des enquêtes afin d’aider les policiers.

Notez par ailleurs qu’il avait la fâcheuse habitude d’intégrer des retournements de situation en fin d’histoire ; ces revirements remettaient en question toute l’histoire que vous veniez de lire, et est un peu comme une signature de sa patte. Ils ne sont néanmoins pas systématiques.

Si d’aventure vous essayiez de prononcer son nom à voix haute, peut-être les sons vous rappelleront-ils quelque chose. Essayez, n’ayez pas peur ! Ça se prononce, à peu de choses près è-do-ga-wa-la-n-po ! Vous l’avez ?

Si vous avez reconnu Edgar Allan Poe , c’est que vous avez réussi !

Son nom de plume est un hommage à une de ses sources d’inspiration, de même que sa phrase fétiche citée en début de post, qui fait référence à la phrase suivante :

The realities of the world affected me as visions, and as visions only, while the wild ideas of the land of dreams became, in turn, not the material of my every-day existence, but in very deed that existence utterly and solely in itself .
Edgar Allan Poe, Berenice , 1835.

Les réalités du monde m’affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière existence elle-même .
Traduction par Charles Baudelaire, 1852.

(source : Gérald Peloux et Cécile Sakai, dans l’ouvrage Edogawa Ranpo – Les méandres du roman policier au Japon , Le lézard noir, 2018, p.9.)


Liste non-exhaustive de ses ouvrages :

  • La Pièce de deux sens (二銭銅貨, Nisen dōka), 1923

  • Deux vies gâchées (二廃人, Ni-haijin), 1924

  • D-zaka no satsujin jiken (D坂の殺人事件 ; « L’affaire du meurtre de la côte D »), 1925 ; première apparition de Akechi

  • La Chaise humaine (人間椅子, Ningen isu), 1925

  • L’Île panorama (パノラマ島奇談, Panorama-tō kidan), 1926

  • Le Nain (一寸法師, Issunbôshi), 1926, enquête de Akechi

  • La Proie et l’Ombre (陰獣, Injū), 1928

  • et bien d’autres encore…


Postérité

Il fonda le prix Edogawa Ranpo (江戸川乱歩賞, Edogawa Ranpo shō) dont la première édition s’est tenue en 1955, et qui récompense les romans policiers à l’adresse de quiconque souhaite faire publier un roman, que l’auteur ait ou non déjà été publié.

Il décéda en 1965, laissant derrière lui une quantité non-négligeable d’ouvrages. Superstar de son vivant, il est aujourd’hui encore beaucoup lu partout dans le monde.

Ses romans et nouvelles ont été traduits dans le monde entier, et ont fait l’objet d’adaptation théâtrales et cinématographiques, encore une fois partout sur le globe. Par exemple, Mishima Yukio réalise une adaptation théâtrale du Lézard noir en 1969, et la même année Masumura Yasuzō sort son film basé sur La Bête aveugle . Enfin, en 2008, Barbet Schroeder réalise une adaptation française de La Proie et l’Ombre intitulée « Inju : la Bête dans l’ombre ».

Côté pop-culture anime / manga typique du Japon, plusieurs artistes se sont essayés à faire des version illustrées de ses romans. Maruo Suehiro publie L’Île Panorama et La Chenille en 2008 et 2009, et Asagiri Kafka publie dès 2012 son manga Bungō Stray Dogs (« Les Chiens Errants de la Littérature »), qui met en scène divers auteurs de littérature japonaise, dont Ranpo.

En 2015, pour fêter le cinquantenaire de Edogawa, et donc la tombée de ses œuvres dans le droit commun, est produit et diffusé l’anime Ranpo Kitan: Game of Laplace (« Histoires étranges de Ranpo : Jeu de Laplace ») ; en 2016 est diffusée l’adaptation animée du manga Bungō Stray Dogs .

Enfin, il est difficile de ne pas mentionner son impact sur le manga Détective Conan. Les noms de certains personnages ont été choisis en hommage à Ranpo : Mōri Kogorō, l’enquêteur, tient son prénom du détective de Ranpo, et Shin.ichi, une fois devenu « enfant » choisit d’adopter le nom de l’auteur comme nom de famille, devenant ainsi Edogawa Conan.

Présentation de quelques-unes de ses œuvres

N’ayant sous le coude que celles que j’ai moi-même lues, je ne vais pouvoir vous raconter que celles-ci, sans les divulgâcher.

La Pièce de deux sens

Deux jeunes gens s’ennuient terriblement, jusqu’à ce qu’un jour un voleur réalise une prouesse formidable que de voler la paie des ouvriers d’une usine presque sous leur nez.
L’un d’eux met quelques jours la main sur une pièce de deux sen (l’équivalent des centimes du yen à l’époque) qui renferme un petit mot crypté d’une drôle de manière. Il se met alors en tête de le décoder, sous l’œil intrigué de son ami, le narrateur.

Publiée en français dans le recueil La Chambre rouge, éditions Picquier poche.

Deux vies gâchées

Dans une auberge (un ryokan pour ceux qui connaissent un peu), deux hommes font connaissance.
Après quelques jours passés à écouter Saito, ancien combattant dans la mer de Chine, raconter ses histoires de guerre, Ihara décide à son tour de se confier quant à des événements qui ont complètement bouleversé sa vie.

Nouvelle publiée en français dans le recueil La Chambre rouge, éditions Picquier poche.

La Chaise humaine

Yoshiko est une romancière qui a l’habitude de recevoir des lettres de ses admirateurs.
Un matin, après avoir salué son mari parti travaillé, elle parcourt comme toujours son courrier avant de se mettre au travail.
Parmi les cartes postales, une grosse enveloppe de laquelle elle tire une liasse de feuilles. Convaincue qu’il s’agit là d’un manuscrit envoyé sans prévenir, elle y jette un œil, mais se retrouve rapidement happée par sa lecture puisqu’il s’agit d’une lettre qui, semble-t-il, lui est adressée.

Nouvelle publiée en français dans le recueil La Chambre rouge, éditions Picquier poche.

Le Démon de l’île solitaire

Un homme sans histoire du nom de Minoura tombe amoureux d’une collègue de bureau dont le passé et l’héritage sont quelque peu étranges.
Peu après leurs fiançailles, elle est retrouvée morte.
Désireux de trouver le coupable et de venger sa fiancée, Minoura se lance dans une enquête qui les mène sur une île mystérieuse où se déroulent d’horribles expériences.

Roman publié en français, éditions 10/18, collection Grands détectives.

La Grenade

Lors d’un séjour dans une station thermale dans les montagnes du Shinshū (préfecture de Nagano, au centre du Japon), un policier rencontre un Japonais lettré féru de romans policiers. Sir Arthur Conan Doyle, Edgar Allan Poe, il trouve en lui un homme de goût avec qui partager sa passion des enquêtes semblant insolubles.
Il lui raconte alors une affaire lugubre à laquelle il a participé, dans laquelle le corps de la victime avait éclaté, ressemblant à une grosse grenade ouverte, et dont le coupable avait pris la fuite et semblait introuvable.

Roman publié en français, éditions Wombat, collection Iwazanaru.

Le test psychologique

Persuadé d’avoir commis le crime parfait duquel il ne pourra jamais être accusé, Fukiya Seiichirō déchante pourtant lorsque les enquêteurs décident de faire passer un test psychologique à son ami, premier suspect de l’affaire, et lorsqu’il se retrouve être lui aussi suspecté du crime.
Il décide alors de bluffer le test afin de s’en sortir lavé de tous soupçons.

Mini-roman publié en français avec La Proie et l’ombre, éditions Picquier poche.


Mon rapport avec l’auteur

Parce que je ne pouvais pas partager mon amour pour cet auteur simplement en le présentant, voilà la partie moins objective.

J’ai découvert par pur hasard Edogawa Ranpo grâce à l’anime Ranpo Kitan: Game of Laplace mentionné plus haut. J’ai aimé cette ambiance un peu glauque, et ces enquêtes. Pour information, l’anime regroupe les personnages des romans de Ranpo, ainsi que des personnages exclusifs, autour d’enquêtes qui le mènent jusqu’à une affaire qui trouve son origine dans le passé de Akechi. Nous avons donc le fameux Akechi Kogorō, le Lézard Noir (黒蜥蜴, Kurotokage) (qui n’a pas du tout été respectée dans cette adaptation), Vingt-Visages (二十面相, Nijū mensō) et l’homme ombre (影男, Kage-otoko), pour ne citer qu’eux. Chaque titre d’épisode est le titre d’un des romans ou nouvelles de Ranpo ; les deux premiers s’intitulent La Chaise humaine (partie 1 et 2), nous avons aussi L’île Panorama (partie 1 et 2), ou encore Rêverie de midi (白昼夢, Hakuchūmu, nouvelle non traduite en français).

Bref. Cet anime a piqué ma curiosité, et en même temps qu’il m’a fait découvrir mon groupe de musique favori, il m’a fait découvrir mon auteur japonais préféré. La première nouvelle que j’ai lue de lui était La Chaise humaine, en version anglaise, et le premier roman en version française était La Bête aveugle. Selon le roman et la nouvelle je me suis retrouvée plus ou moins happée, mais je dois avouer que les retournements de situation de La Pièce de deux sens, Deux vies gâchées ou encore de La Chambre rouge m’ont bien surprise. Certaines autres étaient juste glauques à souhait et assez repoussantes, puisque c’était mon initiation à l’eroguro ; je pense par exemple à La Bête aveugle et à La Chenille, mais j’ai dans l’ensemble adoré mes lectures.

Aujourd’hui, je me suis lancée dans un mémoire de master à son sujet ; actuellement en M1, pour le mini-mémoire qui est attendu à la fin de mon année, j’ai choisi de travailler sur ma nouvelle préférée, La Chaise humaine. À force de réflexions et d’analyses, j’en ai découvert des facettes que je trouve fantastiques, mais que je ne peux expliquer ici puisque sinon vous auriez un post de dizaines et de dizaines de lignes (en gros, tout mon mémoire ou presque). Puisque j’ai lu dix-neuf de ses ouvrages traduits en français, j’ai décidé de poursuivre dans ma lancée, et songe aborder les personnages féminins de ses romans et nouvelles pour le mémoire de M2. Rien que ça !

Enfin, il va sans dire que, comme beaucoup des auteurs et artistes que j’affectionne, son style et l’ambiance de ses livres m’ont beaucoup inspirée. Je place ici la seule référence de type auto-promo que je caserai ici : sa nouvelle Deux vies gâchées m’a très grandement inspirée pour l’écriture de ma participation pour le défi de novembre 2019, Ma vie déparée, et la sienne gâchée.

Il me reste encore plusieurs de ses nouvelles traduites à lire, et si j’en trouve le courage, encore plus en version originale !


J’espère que cette présentation aura piqué votre curiosité, et que vous irez chercher dans sa bibliographie un peu de lecture pour occuper votre esprit à l’oscasion !

5 J'aime

Passionnante comme présentation ! Merci !!!

1 J'aime