La symbolique des créatures mythiques

Bonjour !

J’ouvre ce sujet pour discuter une réflexion que je me suis faite en pensant à certaines créatures mythiques. Je la trouvais assez intéressante pour la partager et en débattre, mais ça sera aussi l’occasion de discuter dez bêtes fantastiques en général et de la charge symbolique qu’elles portent en fiction.

En l’occurrence, ma réflexion portaient sur le sphinx et les sphinges (la version grecque, féminine et ailée, du sphinx égyptien masculin et sans ailes) par rapport aux dragons.

Dans l’art antique égyptien, les sphinx sont des lions dotés d’une tête masculine. Ils symbolisent la royauté et tout particulièrement l’union des deux attribus nécessaire à tout bon roi : la force, représentée par le corps de lion et la sagesse représentée par la tête humaine. Tête humaine qui est d’ailleurs sculptée selon le visage même de Pharaon.

(Le sphinx de Gizeh)

Les mythes et l’iconographie grecque, largement inspirées de l’Orient ont repris l’idée de cette créature mais en lui donnant un sens plus général : ce n’est plus un roi en particulier mais un symbole global de force de sagesse réunie en un seul être. Le mythe d’Œdipe illustre cela : la sphinge pose une énigme (preuve de sa sagesse) et dévore quiconque répond avec erreur (preuve de sa force)

Les grecs lui rajoutent deux autres attribus : les ailes, symbolisant la capacité à s’élever au dessus des mortels et le sexe féminin, impliquant l’idée de séduction.

(Représentation antique de sphinge grecque)

Hors, je me suis demandé pourquoi les sphinges étaient si rares dans les œuvres fantastiques récentes. Il y a celle du labyrinthe de la troisième épreuve de Harry Potter et la Coupe de Feu, les statues de l’Histoire Sans Fin, il y en a certainement d’autres que je ne connais pas, mais dans l’absolu c’est relativement rare : a part lorsque l’histoire se réfère directement à l’antiquité, comme Percy Jackson ou cette nouvelle de Lovecraft où le sphinx de Gizeh est un être abberant faisant l’object d’un culte secret. Mais ça montre que le concept sort peu du contexte initial auquel il se rattache.

J’ai réalisé alors que les attributs que le sphinx et la sphinges symbolisent étaient maintenant plus facilement associés aux dragons : le dragon est une force de la nature capable de grande destruction, mais qui possède la sagesse d’un être ancien. (Typiquement, le dragon Paarthurnax dans Skyrim, ou Smaug dans le Hobbit).

(Paarthurnax au sommet de la Gorge du Monde)

Même dans Game of Thrones, où les dragons ne parlent pas et sont un peu plus représentés comme des bêtes sauvages que l’on peut dompter, ils sont intimement liés à la nature même de la magie semblent avoir une forme d’intelligence et un dessein incompréhensible pour les hommes) . Les dragons sont bien sûr ailés, ils sont au dessus du commun des mortels. La séduction est un attribut qui leur est plus rarement conféré, mais il existe parfois (la dragonne de Shrek, peut être ? :grin:) Ou plus simplement Alextrasza, de Warcraft qui illustre x100 tout les points dont je parle : c’est la reine des dragons, comme autrefois les sphinx étaient l’image des rois d’Égypte. Elle est sage, mais sa fureur est destructrice. Elle peut voler, bien sûr et sa nature plus ou moins divine la place au dessus du commun des mortels. Et elle est bien sûr particulièrement séductrice : elle est l’Aspect de la Vie, directement associée a la fertilité.

(Alextrasza, la Lieuse de Vie)

Comme les dragons les plus puissants de Warcraft, elle peut alterner entre sa forme humaine et sa forme draconique, qui est une version encore plus explicite de la dualité sagesse humaine/force animale que le lion à tête d’homme.

Les sphinx existent aussi dans Warcraft (ou du moins, leurs équivalents, les Tolvirs) . Mais encore une fois, ils sont associés à des zones d’inspiration égyptienne et sont relativement peu développé. Ils sont un ajout presque purement esthétique. Tout ce que représente les sphinx/sphinges est déjà pris par les dragons qui, je pense “volé” leur symbolique dans les œuvres modernes.

En effet, l’idée d’un dragon alliant force et sagesse est une évolution assez récente : en Occident, le dragon symbolise à l’origine le mal absolu. C’est Satan, c’est le dragon de l’Apocalypse, c’est la bête sans cervelle qui garde la Toison d’Or. A l’origine, il est rarement ailé (c’est un serpent) et encore moins séducteur (quoique, on va y venir)

(Représentation antique d’une version du mythe de Jason où Médée est absente et où Jason, dévoré par le dragon de la Toison d’Or, est sauvé par Athéna)

Par contre en Asie extrême-orientale, où les sphinx/sphinges sont absents, c’est bel est bien le dragon qui occupe la niche symbolique force/sagesse, qui a aussi fini par s’imposer peu à peu en Occident de manière plus récente. Je ne sais pas si l’inspiration du dragon asiatique en est vraiment la cause : je pense que la fourberie du serpent a peu a peu glissé sur le dragon et la ruse s’est peu à peu changé en sagesse à mesure que les dragons devenaient en littérature des êtres plus ambiguës, moins unilatéralement méchants.

De fait, les dragons sont des créatures plus universelles que les sphinxs : on les retrouve chez beaucoup de cultures (sémitiques, nordiques, asiatiques…) alors que le sphinx se limite à une zone géographique plus restreinte. La vaste diffusion du dragon lui a permis de se réinventer au fil des siècles, là où le sphinx est resté intimement lié à son contexte et a peu évolué. Et c’est comme ça que la symbolique associée au sphinx s’est retrouvée attachée au dragon, laissant le dernier quelque peu sur le carreau des créatures mythiques.

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J’ai souvenir d’une sphinge dans un épisode du Chat Potté aussi :face_with_hand_over_mouth:

C’est super intéressant ton analyse, j’avais jamais pensé à faire le parallèle entre les deux, mais ça me semble carrément tenir. J’ai l’impression que, dans les œuvres modernes, sphinges et sphinx n’ont plus tellement de charge symbolique. La sphinge est là pour poser des énigmes comme dans le mythe d’Œdipe. Le sphinx (qui me paraît encore plus rare) apporte une esthétique égyptienne un peu mystérieuse.

Alors que le dragon, ouais, c’est une superstar, on en a à toutes les sauces. J’ai lu dans un bouquin de mon fils sur les dinosaures que, dans la Chine antique, des fossiles de dinosaures avaient été interprétés comme des ossements de dragons. Je ne sais pas si les fossiles suffisent à expliquer la présence du dragon simultanément dans énormément de cultures (même si sous des formes variables), mais le fait qu’il soit majeur à la fois en Europe et en Asie suffit à en faire une référence universelle, et donc écrasante.

Et même en Europe, le dragon, de part son association au diable, la hantise n°1 de pas mal de gens de l’époque, est devenu une référence incontournable, là où le sphinx était une référence lointaine (l’Égypte a été redécouverte plus tard) et la sphinge une créature parmi d’autres (les Sirènes, les Gorgones …).

Après, sagesse + force + séduction, on ratisse quand même très très large déjà niveau symbolique. Ça permet de faire un peu tout et son contraire, et c’est peut-être ça qui plaît aussi, un support super malléable pour les créateurs.

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Il y a aussi l’association au serpent qui le rend le dragon assez universel. Dans certaines œuvres anciennes, les dragons sont simplement représenté comme des gros serpents et la différence entre les deux parfois ambiguë : le dragon est associé à Satan, le serpent aussi comme dans le mythe d’Adam et Eve. Et comme il y a des serpents à peu près partout (sauf en Irlande, merci Saint Patrick :shamrock:) Plus les découvertes d’ossements géants qui ont du contribuer à la légende, en effet. J’ai aussi entendu parlé des crânes de mammouth, qui auraient pu être pris pour des crânes de géants ou de cyclopes :grin:

Et puis à l’occasion de la sortie de la dernière saison de House of the Dragon, j’ai réfléchi un peu plus aux dragons dans Game of Thrones :
Ils sont donc bestiaux et incapable de parler. Ils incarnent un danger suprême et viscéral, incompréhensible. Il est difficile d’anticiper leurs réactions et cela peut s’avérer fatal pour qui tente de les approcher. Ils semblent avoir un dessein qui leur est propre (raison pour laquelle ils se laissent dompter par quelques rares individus) et ils sont intimement liés au concept même de la magie (la disparition des dragons a entrainé un déclin de la magie et leur réapparition, sa renaissance)

On retrouve là l’idée de la force bestiale, un peu de la sagesse mais une grande partie de l’intelligence du dragon dépend en réalité de son maitre. C’est lui qui lui donne des directives, qui pense pour lui. Le dragonnier dessine la politique et la stratégie, le dragon remporte les batailles.

Depuis quelques décennies, il y a beaucoup d’œuvres qui ont essayé de changé la vision du dragon comme incarnation du mal absolu en les placant du bon côté de l’histoire, en tant qu’allié du héros dont ils deviennent la monture : Eragon, Dragons, Game of Thrones (même s’ils restent ambiguës, comme leurs dragonniers, par ailleurs) et tant d’autres.
Dans ce cas, l’intellect du dragon se déplace vers son dragonnier. Les deux attributs dont il est question (force et sagesse) ne sont plus l’apanage du dragon seul mais sont divisés au sein du couple, tout en formant une union par la relation symbiotique qu’ils entretiennent. Ce genre d’œuvre met régulièrement l’accent sur le lien surnaturel unissant le dragon et son dragonnier, comme si leurs esprits ne faisaient qu’un : le dragon partage sa force avec l’homme et l’homme prête son intellect au dragon.
Je trouve que d’une certaine manière, on en revient presque métaphoriquement au fauve à tête humaine du sphinx d’origine :grin:

Pour en revenir à Game of Thrones, on retrouve aussi l’idée du lien avec la royauté. Les dragons sont en effet intimement lié à la dynastie régnante des Sept Couronnes : ils en sont la propriété, le symbole, la raison de l’accession au pouvoir et la source de leur légitimé. C’est avec son dragon qu’Aegon Targaryen a unifié le royaume sous sa couronne et après avoir perdu leurs dragons, le pouvoir n’a pas tardé a échapper à ses descendants.
C’est la possession d’un dragon qui fait qu’un Targaryen est un véritable Targaryen. Il y a une personnification du dragon à leur encontre qui rappelle grandement ce que j’expliquai dans le paragraphe précédent : les Targaryens sont appelés directement les Dragons, plusieurs d’entre eux ont déjà de se transformer en dragon et il y a bien sûr le lien surnaturel qu’ils entretiennent avec eux. Et si le droit a régner d’un Targaryen est remis en doute, le dragon lui offre la force nécessaire pour affirmer sa légitimité. Etant donné la puissance d’un dragon, quiconque en possède un devient presque de facto un prétendant à la couronne, puisqu’il a désormais la force nécessaire pour conquérir et régner.
On retrouve donc dans GoT l’idée du dragon comme symbole royale, comme l’était le sphinx en son temps. Mais cette association ne se base pas seulement sur la symbolique abstraite, mais sur des arguments concret : comme l’artillerie autrefois, quand elle est apparue sur les champs de batailles ou la dissuasion nucléaire de notre époque contemporaine, le dragons sont le dernier argument des rois.
Il y a aussi, symboliquement, l’idée d’une sélection divine : la tentative de se lier à un dragon joue le rôle d’épreuve initiatique qui permet de ségréguer les véritables prétendants (qui remportent un dragon à la fin de l’épreuve) et les faux prétendants (qui s’exposent à une mort horrible). C’est l’incarnation de la monarchie de droit divin, sauf qu’on remplace le jugement de dieu ou l’épée tirée de la pierre par le choix d’un dragon. On retrouve aussi la symbolique du roi maitre des animaux, qui était un thème récurrent de l’iconographie mésopotamienne, égyptienne et qu’on retrouve ailleurs sous certaine forme.

(scène mésopotamienne de maitrise des animaux)

C’est l’idée du roi qui dompte des animaux sauvages et dangereux, pour illustrer sa force, son charisme, la soumission à sa volonté d’êtres dangereux : si même les fauves se soumettent, le peuple et ses ennemis seraient avisés d’en faire autant.
On retrouve un peu de cela dans l’histoire d’Alexandre et de Bucéphale : par sa ruse et son sens de l’observation, le jeune Alexandre gagne la confiance d’un cheval jugé indomptable, qui l’a accompagné dans toute ses conquêtes.

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