Une histoire, un auteur

Bonjour à toutes et tous !

Je me lance : j’aimerais ouvrir une petite chronique sur le forum, rien que pour vous. Comme le titre l’indique, mon but sera (je l’espère) de vous faire découvrir et/ou redécouvrir des auteurs et des œuvres qui m’ont personnellement marquée dans ma carrière de lectrice et de prof, pour une raison ou pour une autre.

L’idée est de vous présenter sous un nouveau jour une œuvre particulière d’un auteur ou d’une autrice, au travers d’une anecdote ou d’un fait particulier. Cela peut concerner une thématique hors norme, des personnages peu communs, une narration qui sort de l’ordinaire… ou alors un projet d’écriture particulier, une volonté de l’auteur ou l’autrice en créant/publiant son œuvre, etc.

Je suis touche à tout, je pourrai donc vous emmener du roman au théâtre en passant par la poésie mais aussi les discours, et ce de la Rome antique à nos jours ! (Oui, rien que ça :sweat_smile:). Toutefois, chaque auteur ou œuvre que je vous présenterai seront abordés sous un angle spécifique : ce qui, selon moi, donne toute sa saveur, ce qui surprend, ce qui est le plus remarquable.

Je vous souhaite donc une bonne découverte ! et désolée d’avance si je contribue à remplir davantage vos bibliothèques… mais c’est trop bon ! :face_savoring_food:

J’entame cette première chronique avec un roman qui désarçonne à la lecture… :

Anima : un thriller à la narration troublante

Titre : Anima
Auteur : Wajdi Mouawad
Public : +18 : pour servir son propos, l’auteur a recours à des scènes choquantes / crues présentant des violences explicites (meurtre, viol et assassinat)
Éditeur: collection Babel chez Actes Sud, publié en 2012

Ce roman est un thriller haute tension où l’on suit Wahhch Debch, un homme dont la femme a été sauvagement assassinée dans leur appartement de Montréal. Profondément marqué au point de se convaincre qu’il n’est pas l’auteur d’une telle atrocité, il part à la recherche de l’assassin qu’il poursuit entre les territoires du Canada et des États-Unis.

Une lecture troublante ? tout simplement parce que sa narration est d’une grande ingéniosité : nous suivons certes le personnage principal dans ses pérégrinations, mais uniquement au travers du point de vue des animaux qui croisent sa route… ! Au fil des chapitres, nous allons donc incarner un corbeau, un rat d’égout, un pigeon, une fourmi, le chat domestique de Wahhch, une araignée, une grue, un molosse… et bien d’autres encore !

Qu’est-ce que cela apporte à la lecture ?

Tout d’abord, une certaine perplexité face à cette narration qui sort de l’ordinaire. Lors des premières lignes du roman, nous ne comprenons pas tout de suite que nous adoptons le point de vue d’un animal, en l’occurrence du chat de Wahhch.

Une fois ce premier sentiment passé, on remarque que chaque chapitre change de focalisation, et que celui-ci est indiqué par le titre du chapitre noté en latin et qui désigne le nom scientifique de l’animal en question ; et à mesure que nous avançons dans l’histoire, nous nous rendons compte que nous suivons un personnage en particulier : Wahhch Debch.

Il est alors amusant de voir comment l’auteur réussit à varier l’expression dans chaque chapitre en s’appuyant sur la manière dont chaque animal pourrait être témoin de l’action. Certains sont domestiqués, d’autres entièrement sauvages, phrases courtes, phrases longues, dialogues entendus disloqués, et j’en passe.

Cela permet également une autre approche de la violence : en effet, je dois avertir les lecteurs potentiels que ce roman est extrêmement cru. Un certain nombre de scènes peut heurter la sensibilité, et je le déconseille aux moins de 18 ans. Au-delà de cet aspect, la violence prend une dimension nouvelle. Vue au travers du regard des animaux, pour la plupart sauvages ou dotés d’un fort instinct de survie, elle paraît presque naturelle. De ce fait, qu’elle soit dénuée de sentiments ne fait qu’accroître chez le lecteur l’impression de monstruosité de certaines scènes et de certains actes.

Maintenant, pourquoi bousculer autant la narration ?

L’une des raisons déjà évoquée est l’intensification de la tension de ce thriller par une vision de la violence à l’état pur.

D’autre part, le roman s’ouvre sur un éclatement identitaire : Wahhch Debch, en découvrant sa femme morte, sauvagement assassinée, ce dernier n’existe plus en tant qu’être, il a perdu son unité subjective et c’est donc la pluralité animale qui va prendre le flambeau de la narration.

Mais une autre raison peut être invoquée, et là, attention spoiler :

En plus d’être un thriller où Wahhch Debch essaie de comprendre le geste de l’assassin qu’il poursuit, c’est une plongée dans son passé qui ressurgit à mesure qu’il avance dans son périple. Rescapé du massacre de Sabra et Chatila perpétré entre le 16 et le 18 septembre 1982 à Beyrouth, dans le contexte de la guerre civile libanaise, la fiction fait remonter ce massacre (qui, dans la réalité, a été passé sous silence) à la surface grâce à la mémoire de Wahhch qui a été éveillée par le meurtre de sa femme. Ce roman participe donc à un processus mémoriel où le personnage voit émerger ses souvenirs d’enfant et où les atrocités qui l’environnent reproduisent la violence vécue.

Cette thématique est chère à l’auteur, d’origine libanaise. Il a quitté son pays avec sa famille pour fuir la guerre civile et s’est d’abord réfugié en France avant d’émigrer au Québec.

Le mot de la fin :

« Rien n’est plus sauvage que l’homme », cette phrase pourrait parfaitement résumer le roman, même si elle n’y apparaît pas telle quelle. Au travers de cette narration animale, nous voyons la brutalité et la violence de l’homme envers les animaux et lui-même. C’est à se demander finalement qui est le plus sauvage… l’animal ou l’homme ?

Un petit extrait :

PAPILIO POLYXENES ASTERIUS

Une bête traverse le grand espace où vibrent les voitures. Elle hésite, s’arrête, s’engage, recule et explose dans un éclair de sang. Elle rebondit et roule, inerte, démembrée, sur le bord du chemin. Je m’éloigne. Une voiture s’arrête. Des feux sur son toit tournent. Bleu, rouge. Je m’éloigne. Je virevolte. Je ne vois pas arriver le danger. Je ne le vois pas. À peine ai-je conscience du bruissement d’ailes. Je ne sais pas que je suis perdu. Je suis perdu.

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Louise Labé : une autrice féministe avant l’heure

Titre : Les Œuvres de Louise Labé Lyonnaise
Auteur : Louise Labé
Public : T (13+)
Editeur : GF Flammarion

Certainement que vous avez tous croisé un jour ou l’autre, dans votre parcours scolaire du collège, voire du lycée, cette poétesse du XVIe siècle dont la pièce la plus étudiée est un sonnet : « Je vis, je meurs, je me brûle et me noie… ». Que vous n’en avez jamais vu l’intérêt, et qu’on vous l’avait même parfois fait apprendre par cœur !

Et si je vous disais que cette poétesse n’avait pas écrit que de la poésie ? Et même que ses écrits pouvaient être considérés comme précurseurs dans la démarche féministe ?

Trois mots sur l’autrice et son unique publication :

Premièrement, il faut se remettre un peu dans le contexte de l’époque : au XVIe siècle, on ne publiait pas un ouvrage sans en avoir obtenu l’autorisation royale. Cette autorisation s’appelait un Privilège. L’ayant obtenu à son nom, et non au titre de l’imprimeur comme c’était souvent le cas à l’époque, Louise Labé revendique ainsi la responsabilité de la publication de ses propres textes, fait qui était rare, surtout pour une femme.

Deuxièmement, Louise Labé était une roturière : née dans un milieu d’artisans aisés mais généralement peu cultivés, elle était fille et femme de cordiers, elle avait même été surnommée la « Belle Cordière de Lyon », avec une connotation scandaleuse qui assimile cette expression à une insulte (ses poèmes ont scandalisé plusieurs siècles…).

Troisièmement, la poétesse n’a publié qu’un seul ouvrage en 1555, intitulé Œuvres, où elle réunit l’ensemble de sa production. Celle-ci ne se limite pas d’ailleurs au genre de la poésie comme beaucoup s’y attendraient : Louise Labé a certes écrit une série de 24 sonnets et 3 élégies, mais elle accompagne cette poésie d’un « Débat de Folie et d’Amour » ainsi que d’une épître (= une lettre) dédicacée à Mademoiselle Clémence de Bourges Lyonnaise, une connétable contemporaine de l’autrice.

Vous avez dit « féministe » ?

Oui ! ce qu’il faut savoir, c’est qu’à son époque, et particulièrement à Lyon, un mouvement de défense de la femme prend forme au travers de plusieurs publications masculines qui prennent position en faveur des femmes. Ce qui est soutenu, c’est l’idée que la femme possède le même pouvoir que l’homme de s’élever à la connaissance.

Et c’est exactement cette idée que Louise Labé défend dans l’épître qui ouvre ses Œuvres : « je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d’élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux » y écrit-elle à l’attention de ses lectrices et lecteurs. Au travers d’une argumentation construite et éloquente, la poétesse tente de démontrer aux femmes que le savoir et la connaissance, et surtout l’acte d’écriture sont des activités honnêtes et vertueuses qui procurent une gloire inaliénable.

Une poétesse qui écrit aussi de la prose :

Enfin, vous connaissez Louise Labé pour sa poésie, mais ses Œuvres contiennent aussi un « Débat » rédigé en prose, sous la forme d’un dialogue théâtral. Le « Débat de Folie et d’Amour » s’inscrit dans la même veine que L’Eloge de la Folie d’Erasme : tous les deux font de cette allégorie une femme qui défend sa position de Déesse fraîchement élue au panthéon des Dieux olympiens.

Ce débat vaut le détour : il se présente comme une petite pièce de théâtre en cinq actes qui met en scène une dispute entre Folie et Amour qui impliquera également Jupiter, Vénus, Mercure et Apollon. En se rendant à un banquet organisé par Jupiter, Folie passe devant Amour, représenté comme un enfant, qui prend la mouche et tente de l’attaquer de ses flèches. Folie se rend invisible et se moque de lui, pour finir par lui arracher les yeux, les lui bander et lui donner une paire d’ailes. Amour va pleurer dans les jupes de sa mère Vénus, qui réclame un procès à l’encontre de Folie auprès de Jupiter. S’ensuit alors ledit procès, où Mercure et Apollon joueront le rôle d’avocat.

Le plus remarquable, c’est la représentation de Folie comme femme qui se défend et qui est largement supérieure grâce à son art du discours et son caractère. C’est aussi toute une réflexion sur l’amour et la relation amoureuse entre homme et femme qui se déploie dans ce débat.

Le mot de la fin :

Les Œuvres de Louise Labé célèbrent un véritable culte à l’écriture et effectue une démonstration de sa propre virtuosité en tant que femme. Son existence a longtemps posé problème (aux hommes surtout, tiens, mais pas que !) : en 2006 encore, une critique et chercheuse, Mireille Huchon, a même avancé la théorie que Louise Labé n’aurait été qu’un être de papier, inventé par une assemblée de poètes… hommes ! (théorie qui a été démentie par de nombreux indices historiques et documentaires).

Un petit extrait :

Epître à Mademoiselle Clémence de Bourges Lyonnaise

Etant le temps venu, Mademoiselle, que les sévères lois des hommes n’empêchent plus les femmes de s’appliquer aux sciences et disciplines : il me semble que celles qui ont la commodité, doivent employer cette honnête liberté que notre sexe a autrefois tant désirée, à celles-ci apprendre : et montrer aux hommes le tort qu’ils nous faisaient en nous privant du bien et de l’honneur qui nous en pouvait venir : […]

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La Fille aux yeux d’or : La Belle, la Jalouse et le Dandy

Titre : La Fille aux yeux d’or
Auteur : Honoré de Balzac
Rating : T (13+)
Editeur : Magnard (Classiques et Patrimoine)

Aujourd’hui, je vous emmène dans l’univers d’Honoré de Balzac ! Vous l’avez certainement entraperçu au lycée comme étant un auteur barbant aux longues, très longues, très très longues descriptions… que nous avons toutes et tous sautées au travers de nos lectures (moi compris).

Vous le connaissez peut-être pour La Peau de Chagrin qui était au programme de première ces quatre dernières années, mais aussi Le Père Goriot, L’illusion perdue ou encore Eugénie Grandet (pour n’en citer que quelques-uns) : tous de longs romans aux pauses descriptives sans fin et d’un réalisme proche du langage scientifique, et pourtant emprunts de fantastique.

Quésaco ?

Eh bien, sachez qu’il a également écrit des fictions courtes… ! oui oui, il en est qui ne dépassent pas les cent pages. Je parle bien sûr de La Fille aux yeux d’or qui fait partie de l’Histoire des Treize, une série de trois récits qui mettent en scène une société secrète fictive dont les leitmotivs principaux sont le désir et le crime.

L’intrigue se déroule, comme la plupart des romans de Balzac, dans le Paris du début du XIXe siècle ; une ville qui fascine l’auteur et où se côtoient toutes les classes sociales, de l’aristocratie de l’Ancien Régime à la classe ouvrière en passant par la bourgeoisie montante. C’est d’ailleurs par une description de la ville et de ses habitants qu’amorce le récit de la Fille aux yeux d’or : un tableau qui s’inspire de l’enfer de Dante et où la population parisienne, quelle que soit son origine sociale, est motivée par l’argent et le plaisir.

Parmi cette populace déchue et corrompue vit Henri de Marsay, un noble aristocrate faisant partie de la Confrérie des Treize, et qui incarne parfaitement le « Dandy ». Cette espèce demeure en dilettante dans les hautes sphères de la société, très préoccupé par son apparence (il passe quand même plus de deux heures à changer de tenue pour aller se promener au jardin des Tuileries…). Il aime séduire, être remarqué et admiré : il collectionne les conquêtes féminines, prenant l’amour à la légère et s’intéressant bien plus au défi de posséder telle ou telle femme, pour ensuite s’en vanter.

Pourquoi lire ce roman, alors ?

Je vous entends d’ici… cela n’a pas l’air très folichon, tout cela ! des Parisiens démoniaques, un héros imbu de lui-même, où se situe donc l’intérêt de ce roman ? Eh bien, c’est bel et bien dans l’intrigue qu’il se trouve. Étant donné la rapidité du récit, la trame est assez simple, et n’engage que très peu de personnages : Henri de Marsay, la fameuse Fille aux yeux d’or et la marquise de San Réal d’origine espagnole constituent les protagonistes qui vont former un triangle amoureux auquel personne ne se serait attendu…

Et là, je suis navrée, mais je vais devoir spoiler pour vous en dire plus :

  • Aux âmes sensibles et curieuses, je flouterai ce qui suit ! Je vous donne cependant quelques denrées pour vous émoustiller davantage ainsi qu’un conseil de lecture que voici : ne lisez que les deux premiers paragraphes du premier chapitre, puis sautez les 22 pages suivantes… pour atteindre le début du récit (Or, par une de ces belles matinées de printemps…). Vous verrez que le dénouement est vraiment inattendu, et que notre « beau » Dandy assistera à une déconvenue à la fois tragique et culottée.
  • Aux lecteurs de polars qui aiment commencer par la fin, je vous invite à lever le voile ! Et je propose même trois niveaux de spoil afin de vous arrêter avant la fin, si vous y arrivez…

Premier niveau de spoil :

La Fille aux yeux d’or se nomme Paquita, elle vit dans des conditions singulières, très surveillée par une duègne et un domestique. Elle n’a le droit de ne voir personne et est confinée dans les appartements du marquis et de la marquise de San Réal, dans un hôtel particulier de Paris. Lors de l’une de ses rares promenades autorisées, Henri de Marsay en fait sa prochaine cible, car il est tombé sous le charme de ses yeux jaunes comme de l’or…

Deuxième niveau de spoil :

Après tout un stratagème engagé par Henri, ils réussissent à se voir et passer une nuit ensemble. Cependant, une fois l’euphorie du moment passé, le Dandy se rend compte qu’il a été en quelque sorte floué : Paquita l’a déguisé et a joué avec lui comme s’il était une autre personne. Fou de rage, il décide de ne pas entrer dans son jeu la deuxième nuit. Elle l’amadoue, lui promet le véritable amour… jusqu’à ce que, dans leurs ébats, elle crie un autre nom !

Troisième niveau de spoil :

Il cherche à la tuer sur le champ, mais est maîtrisé par le gardien de la jeune femme qui est dans la confidence. Il repart, et revient trois jours plus tard, accompagné de plusieurs compagnons de sa Confrérie afin d’assouvir sa vengeance. Mais trop tard : Paquita expire déjà sous les coups de poignard de son amante trahie… la marquise de San Réal !

Le mot de la fin :

Vous voulez briller en société en disant que vous avez lu du Balzac sans vous fatiguer dans la lecture d’un long roman-fleuve ? C’est alors un bon choix ! Mais on y rencontre surtout une intrigue à laquelle on ne s’attend pas forcément venant d’un tel auteur et à cette époque.

Un petit extrait :

Mais, mon cher, ce n’était ni une stupéfaction, ni une fille vulgaire. Moralement parlant, sa figure semblait dire : - Quoi, te voilà, mon idéal, l’être de mes pensées, de mes rêves du soir et du matin. Comment es-tu là ? pourquoi ce matin ? pourquoi par hier ? Prends-moi, je suis à toi, et caetera ! – Bon, me dis-je en moi-même, encore une ! Je l’examine donc. Ah ! mon cher, physiquement parlant, l’inconnue est la personne la plus adorablement femme que j’aie jamais rencontrée. Elle appartient à cette variété féminine que les Romains nommaient fulva flava*, la femme de feu.*

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Sénèque et son voisinage

Titre : « Les nuisances des bains publics » dans les Lettres à Lucilius
Auteur : Sénèque
Rating : G
Éditeur : Les Belles Lettres
Infos sur l’éditeur : c’est une édition qui présente des textes antiques et leur traduction en face-à-face. Ici, nous avons donc la correspondance de Sénèque écrite en latin ainsi que sa traduction en français.

Aujourd’hui, je vais faire court et aborder avec vous une très courte anecdote qui nous vient de l’Antiquité ! Nous avons tous entendu le nom de ce célèbre philosophe un jour ou l’autre, je parle évidemment de Sénèque.

Je dois vous avouer tout de suite que je ne suis pas très branchée philo (les cours étaient le vendredi après-midi de 14h à 16h… cela n’aide pas !), mais j’aime aller lire leur prose en tant que littéraire. Et c’est en m’exerçant à la traduction latine que je suis tombée sur cette anecdote qui m’a bien fait rire… Sénèque qui décrit à son ami Lucilius les nuisances sonores de son voisinage !

En effet, notre philosophe stoïcien y décrit avec moult détails et surtout avec beaucoup d’humour tout ce qu’il pouvait entendre depuis sa fenêtre, car il habitait juste au-dessus des bains publics. Tout y passe : les discussions, les harangues des marchands, les hommes venant faire de la muscu’ et dont les halètements résonnent, ceux qui s’enduisent d’huile et d’onguents, frictionnant bruyamment leur peau, ceux qui viennent jouer à la balle et qui sont expulsés des thermes. Bref, c’est un instant de la vie quotidienne qui nous est livré, et qui m’a particulièrement marquée parce qu’il fait écho à ce que j’ai pu vivre moi-même dans mon enfance lorsque j’habitais dans un appartement où la configuration de la rue créait le même effet qu’un amphithéâtre : on entendait tout du voisinage.

Comme quoi, être un philosophe ne nous épargne pas les affres du quotidien !

Je vous donne rendez-vous bientôt avec un roman un peu plus conséquent du XVIIIe siècle, mais dont les thématiques sont étonnamment actuelles… Je vous remercie pour les quelques minutes que vous m’accordez en me lisant, et je vous dis : « À la prochaine » !

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L’Histoire d’une Grecque moderne

Titre : l’Histoire d’une Grecque moderne
Auteur : Antoine-François Prévost, dit l’abbé Prévost
Rating : T
Editeur : GF Flammarion

Me voilà de retour avec un roman du XVIIIe siècle, d’un auteur ultra connu (pour les jeunes, vous l’avez peut-être croisé au bac de français avec la Manon Lescaut) et où tout est dans le titre : une « Grecque moderne ».

Pourquoi pas Manon ?

Parce que Manon Lescaut, on en a suffisamment entendu parler : Manon par-ci, Manon par-là, c’est le meilleur de Prévost… Eh bien, je ne suis pas d’accord. Ce n’est de loin pas mon préféré, et pas le roman le mieux réussi de notre cher abbé Prévost !

L’abbé Prévost, je connais… mais c’est qui, au fait ?

Aaahhh… C’est un sacré numéro, celui-là ! Il ne savait pas trop ce qu’il voulait : il a tenté une carrière militaire, mais s’est très vite retiré ; il a alors opté pour une voie ecclésiastique, mais malgré toute sa bonne volonté, il aimait trop… les femmes et la vie mondaine ! C’est un cœur d’artichaut : il tombe plusieurs fois amoureux et dilapide sa fortune pour ces dames, quitte à s’endetter jusqu’au cou. Après cela, eh bien, il faut bien rembourser les dettes : Prévost se met donc à l’écriture. Il publie parfois à un rythme effréné parce qu’il a tout simplement besoin d’oseille. Il proposera même ses services à Voltaire pour un procès, mais ce dernier refusera poliment son offre (je crois qu’il était assez grand pour se défendre tout seul :wink:).

Outre cette vie particulièrement décousue et oscillant entre amour et vertu (je vous le concède, Des Grieux de Manon tient bien de quelque part…), Prévost aimait beaucoup écrire, et ce sur les sentiments, les passions, leurs causes et leurs conséquences, leurs mécanismes : c’est un véritable explorateur de l’âme humaine.

Maintenant, elle a quoi de « moderne », cette Grecque ?

Eh bien, c’est subtil, je vous l’accorde, mais il faut également se replonger dans le siècle où a été écrit ce roman : au XVIIIe siècle, la femme ne possédait pas beaucoup d’autonomie ni de pouvoir. Ce dernier ne pouvait être acquis qu’au détour de l’oreiller… Bref, vous m’avez comprise.

C’est donc l’histoire d’une femme qui, une fois qu’elle eut découvert les principes de vertu et d’honneur, refuse toute sa vie les avances d’un homme tombé éperdument amoureux d’elle. Je précise un peu : cette jeune femme, une Grecque, a été élevée pour devenir courtisane en Orient, et donc faire partie d’un harem. Elle est promise à plusieurs reprises, mais après plusieurs péripéties, se retrouve seule et non mariée. Le monde lui étant inconnu, elle se présente d’elle-même dans un marché aux esclaves et organise sa propre vente à un riche noble. C’est dans son sérail qu’elle fait la connaissance d’un ambassadeur français venu visiter le noble Turc, à Constantinople. Il lui parle alors de la vie en France et des femmes françaises, leurs vertus et leurs libertés. Vivant cet entretien comme une véritable illumination, elle demande discrètement à l’ambassadeur de la délivrer de son état, ce qu’il fait. Il tombe peu à peu amoureux d’elle, et après lui avoir donné sa liberté, il refuse de la laisser partir : elle tombe donc dans une nouvelle « prison » qui est celle de la maison de campagne de l’ambassadeur à Oru, puis à Paris. Toutefois, elle se refusera toujours à lui, malgré toutes ses tentatives.

Bon, rien d’original vous me direz, mais… Ce que j’adore dans ce roman, c’est le jeu des points de vue : c’est une narration interne du début à la fin, et le point de vue adopté est celui de l’ambassadeur français. Il ne possède pas de nom. Nous suivons donc l’intrigue au travers de ses yeux et de ses ressentis. C’est là que cela devient génial : en tant que lecteur, nous le voyons développer des sentiments pour cette jeune femme (Théophé) et ne pas le reconnaître ; puis avoir des accès de jalousie sans qu’il ne veuille les assumer ; puis se confronter à des dilemmes moraux ; enfin, s’aveugler sur les sentiments que lui porte Théophé, confondant amitié et reconnaissance avec amour et dette de reconnaissance.

Le roman se fait alors le lieu d’une exploration de la jalousie et de la mauvaise foi, de l’aveuglement et des dilemmes sentimentaux et moraux. On a l’impression de ne connaître que son point de vue, mais si l’on y prête un peu d’attention, on se rend compte que les points de vue des autres personnages apparaissent, mais sont immédiatement faussés, discrédités, mis à mal par le narrateur et son esprit tortueux, jusqu’à le faire passer pour un antihéros. Enfin, de manière très subtile et originale, le roman pose la question du consentement.

Le mot de la fin

Pourquoi est-ce que je le préfère à Manon Lescaut ? Parce que la différence entre ces deux romans est la présence ou non d’une morale. Quand Prévost écrit Manon en 1731, il a encore cette délicatesse de faire passer son roman sous l’égide de la morale : « présenter un exemple terrible des passions » afin que les jeunes gens le lisant puissent ne pas reproduire les mêmes erreurs. Tandis que quand il écrit la Grecque moderne en 1740, Prévost ne prend plus la peine de justifier ses histoires sous le couvert de la morale. Son écriture est alors celle de l’ambigüité, des sous-entendus, et laisse le choix d’interprétation aux lecteurs. Sa richesse en est décuplée.

Un petit extrait :

[le narrateur a proposé à Théophé de se rendre dans sa maison de campagne à Oru pour échapper aux avances d’un autre noble Turc ; elle a fini par accepter, mais le narrateur y voit bien plus… voire un peu trop, même ! Ils sont sur le chemin d’Oru.]

Je ne fus pas plutôt à côté d’elle, que prenant un baiser passionné sur ses lèvres, j’eus la douceur de la trouver sensible à cette tendre caresse. Un soupir, qui lui échappa malgré elle, me fit encore juger plus favorablement de ce qui se passait dans son cœur. Pendant toute la route je tins sa main serrée dans les miennes, et je crus remarquer qu’elle y trouvait autant de douceur que moi. Je ne lui dis pas un mot qui ne fût mêlé de quelque marque de tendresse, et mes discours mêmes, quoiqu’aussi mesurés que mes actions par un goût de bienséance qui m’a toujours été naturel, se ressentirent continuellement du feu qui prenait plus de force que jamais dans mon cœur.
Si Théophé se défendit quelquefois contre l’ardeur de mes expressions, ce ne fut point par des mépris ni par des rigueurs. Elle me priait seulement de ne pas employer mal à propos un langage si tendre et si doux, avec une femme qui n’était accoutumée qu’aux usages tyranniques du sérail ; et lorsque cette manière de se défendre me faisait redoubler mes caresses, elle ajoutait qu’il n’était pas surprenant que le sort des femmes fût heureux dans ma patrie, si tous les hommes s’y accordaient à les traiter avec des complaisances si excessives.

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Oulala ! Le mois de juin, ce n’est vraiment pas celui où j’ai le plus de temps :sweat_smile:

Je reviens à vous avec une anecdote plutôt courte :

Lysistrata ou la grève des femmes

titre : Lysistrata
Auteur : Aristophane
Rating : G
Editeur : Les Belles Lettres

J’aime bien aller farfouiller et remonter aux origines de la littérature occidentale… Aujourd’hui, je vais vous parler d’une comédie de la Grèce antique ! Oui, je suis remontée loin :sweat_smile:.

Un mot sur l’auteur :

Aristophane est un poète comique grec du 5e siècle av. J.-C. né à Athènes. Il y vécut durant les années glorieuses de la cité d’Athènes sous l’administration de Périclès, mais également pendant la longue période des guerres du Péloponnèse qui opposaient la ligue de Délos dirigée par Athènes et celle du Péloponnèse dirigée par Sparte. Aristophane use de sa plume pour se moquer des politiciens “va-t-en guerre”.

Maintenant, Lysistrata :

Voilà une courte comédie qui a de quoi faire sourire. Les femmes y sont à l’honneur et les hommes, politiciens, magistrats et soldats ridiculisés. Comment ? C’est ce qui m’a le plus amusée…

Les guerres du Péloponnèse font rage et s’enchaînent. Les caisses de l’Etat sont presque vides, et femmes et enfants restent à la cité. Celles-ci désespèrent de voir leurs maris, fils, pères et frères partir en guerre et dilapider les ressources. L’une d’elles décide alors de monter au créneau… Lysistrata.

Elle rassemble les femmes d’Athènes et des cités de la ligue afin d’établir une stratégie pour que les hommes cessent leurs simagrées à défaut de revenir à la raison. Lysistrata propose alors une chose de complètement incongrue pour l’époque : prendre le contrôle de la cité et du Trésor public. Ainsi, si les femmes dirigent la trésorerie, plus de financement pour les guerres, et à la place une remise en l’état des cités et du commerce.

Mais comment pense-t-elle y arriver ? Et c’est là que je la trouve géniale, cette Lysistrata… Elle veut forcer les hommes à se soumettre et à obéir par le chantage. Pas n’importe quel chantage ! En faisant la grève du sexe. Elle veut inciter toutes les épouses à refuser de coucher avec leur époux tant que ceux-ci continueront de faire la guerre. Alors, on lui demande ce qu’il en serait si certains maris les prenaient de force (autre époque, autres mœurs…) : eh bien, de ne leur donner aucun plaisir, de se laisser faire sans être désirable ni agréable.

Et vlan… Tout de suite, les hommes montent sur leurs grands chevaux, ne comprennent pas ce qu’il se passe et se voient enlever l’accès au Trésor public ! Une délégation est envoyée pour négocier avec les femmes, mais ceux-ci sont ridiculisés et renvoyés à leurs propres enfantillages !

Le mot de la fin :

Bref, voilà une comédie courte mais très drôle où un poète grec démonte la gente masculine pour mieux dénoncer les absurdités de la guerre. Alors, bien évidemment, nous ne pouvons pas parler d’Aristophane comme d’un poète “féministe” (ce serait anachronique d’abord, et ce n’est pas le cas ensuite), mais le jeu sur les préjugés et les stéréotypes est plutôt bien mené, et pour une fois, la femme n’est pas qu’un “ventre” et le revendique !

Un petit extrait :

LE MAGISTRAT. - Eh bien, je désire savoir de vous-mêmes, avant tout, dans quelle intention vous avez barricadé notre citadelle.

LYSISTRATA. - Pour mettre le trésor en sûreté, et vous ôter tout sujet de guerre.

LE MAGISTRAT. - L’argent est donc la cause de la guerre ?

LYSISTRATA. - Oui, et de tous les autres désordres survenus. C’est pour avoir le moyen de voler que Pisandre et tous les ambitieux suscitent continuellement de nouveaux troubles. Qu’ils fassent maintenant tout ce qui leur plaira ; ils ne toucheront plus rien de cet argent.

LE MAGISTRAT. - Que feras-tu donc ?

LYSISTRATA. - Tu le demandes ? nous l’administrerons nous-mêmes.

LE MAGISTRAT. - Vous administrerez l’argent ?

LYSISTRATA. - Que trouves-tu là d’étonnant ? N’est-ce pas nous qui administrons les dépenses de nos maisons ?

LE MAGISTRAT. - Mais ce n’est pas la même chose.

LYSISTRATA. - Pourquoi pas la même chose ?

LE MAGISTRAT. - C’est avec cet argent qu’on fait la guerre.

LYSISTRATA. - Mais d’abord il n’est pas besoin de faire la guerre.

[…]

LE MAGISTRAT. - Vous, rétablir nos affaires ? Tu dis là quelque chose de violent et d’intolérable.

LYSISTRATA. - Tais-toi.

LE MAGISTRAT. - Toi, scélérate, tu prétends me faire taire, toi, avec ton voile sur la tête ? J’aimerais mieux mourir.

LYSISTRATA. - Si c’est là ce qui t’offusque, tiens, prends ce voile, mets-le sur ta tête, et garde le silence. Prends aussi ce panier, mets une ceinture, et file la laine, mange des fèves : la guerre sera l’occupation des femmes.

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