Bonjour à toutes et tous !
Je me lance : j’aimerais ouvrir une petite chronique sur le forum, rien que pour vous. Comme le titre l’indique, mon but sera (je l’espère) de vous faire découvrir et/ou redécouvrir des auteurs et des œuvres qui m’ont personnellement marquée dans ma carrière de lectrice et de prof, pour une raison ou pour une autre.
L’idée est de vous présenter sous un nouveau jour une œuvre particulière d’un auteur ou d’une autrice, au travers d’une anecdote ou d’un fait particulier. Cela peut concerner une thématique hors norme, des personnages peu communs, une narration qui sort de l’ordinaire… ou alors un projet d’écriture particulier, une volonté de l’auteur ou l’autrice en créant/publiant son œuvre, etc.
Je suis touche à tout, je pourrai donc vous emmener du roman au théâtre en passant par la poésie mais aussi les discours, et ce de la Rome antique à nos jours ! (Oui, rien que ça
). Toutefois, chaque auteur ou œuvre que je vous présenterai seront abordés sous un angle spécifique : ce qui, selon moi, donne toute sa saveur, ce qui surprend, ce qui est le plus remarquable.
Je vous souhaite donc une bonne découverte ! et désolée d’avance si je contribue à remplir davantage vos bibliothèques… mais c’est trop bon ! ![]()
J’entame cette première chronique avec un roman qui désarçonne à la lecture… :
Anima : un thriller à la narration troublante
Titre : Anima
Auteur : Wajdi Mouawad
Public : +18 : pour servir son propos, l’auteur a recours à des scènes choquantes / crues présentant des violences explicites (meurtre, viol et assassinat)
Éditeur: collection Babel chez Actes Sud, publié en 2012
Ce roman est un thriller haute tension où l’on suit Wahhch Debch, un homme dont la femme a été sauvagement assassinée dans leur appartement de Montréal. Profondément marqué au point de se convaincre qu’il n’est pas l’auteur d’une telle atrocité, il part à la recherche de l’assassin qu’il poursuit entre les territoires du Canada et des États-Unis.
Une lecture troublante ? tout simplement parce que sa narration est d’une grande ingéniosité : nous suivons certes le personnage principal dans ses pérégrinations, mais uniquement au travers du point de vue des animaux qui croisent sa route… ! Au fil des chapitres, nous allons donc incarner un corbeau, un rat d’égout, un pigeon, une fourmi, le chat domestique de Wahhch, une araignée, une grue, un molosse… et bien d’autres encore !
Qu’est-ce que cela apporte à la lecture ?
Tout d’abord, une certaine perplexité face à cette narration qui sort de l’ordinaire. Lors des premières lignes du roman, nous ne comprenons pas tout de suite que nous adoptons le point de vue d’un animal, en l’occurrence du chat de Wahhch.
Une fois ce premier sentiment passé, on remarque que chaque chapitre change de focalisation, et que celui-ci est indiqué par le titre du chapitre noté en latin et qui désigne le nom scientifique de l’animal en question ; et à mesure que nous avançons dans l’histoire, nous nous rendons compte que nous suivons un personnage en particulier : Wahhch Debch.
Il est alors amusant de voir comment l’auteur réussit à varier l’expression dans chaque chapitre en s’appuyant sur la manière dont chaque animal pourrait être témoin de l’action. Certains sont domestiqués, d’autres entièrement sauvages, phrases courtes, phrases longues, dialogues entendus disloqués, et j’en passe.
Cela permet également une autre approche de la violence : en effet, je dois avertir les lecteurs potentiels que ce roman est extrêmement cru. Un certain nombre de scènes peut heurter la sensibilité, et je le déconseille aux moins de 18 ans. Au-delà de cet aspect, la violence prend une dimension nouvelle. Vue au travers du regard des animaux, pour la plupart sauvages ou dotés d’un fort instinct de survie, elle paraît presque naturelle. De ce fait, qu’elle soit dénuée de sentiments ne fait qu’accroître chez le lecteur l’impression de monstruosité de certaines scènes et de certains actes.
Maintenant, pourquoi bousculer autant la narration ?
L’une des raisons déjà évoquée est l’intensification de la tension de ce thriller par une vision de la violence à l’état pur.
D’autre part, le roman s’ouvre sur un éclatement identitaire : Wahhch Debch, en découvrant sa femme morte, sauvagement assassinée, ce dernier n’existe plus en tant qu’être, il a perdu son unité subjective et c’est donc la pluralité animale qui va prendre le flambeau de la narration.
Mais une autre raison peut être invoquée, et là, attention spoiler :
En plus d’être un thriller où Wahhch Debch essaie de comprendre le geste de l’assassin qu’il poursuit, c’est une plongée dans son passé qui ressurgit à mesure qu’il avance dans son périple. Rescapé du massacre de Sabra et Chatila perpétré entre le 16 et le 18 septembre 1982 à Beyrouth, dans le contexte de la guerre civile libanaise, la fiction fait remonter ce massacre (qui, dans la réalité, a été passé sous silence) à la surface grâce à la mémoire de Wahhch qui a été éveillée par le meurtre de sa femme. Ce roman participe donc à un processus mémoriel où le personnage voit émerger ses souvenirs d’enfant et où les atrocités qui l’environnent reproduisent la violence vécue.
Cette thématique est chère à l’auteur, d’origine libanaise. Il a quitté son pays avec sa famille pour fuir la guerre civile et s’est d’abord réfugié en France avant d’émigrer au Québec.
Le mot de la fin :
« Rien n’est plus sauvage que l’homme », cette phrase pourrait parfaitement résumer le roman, même si elle n’y apparaît pas telle quelle. Au travers de cette narration animale, nous voyons la brutalité et la violence de l’homme envers les animaux et lui-même. C’est à se demander finalement qui est le plus sauvage… l’animal ou l’homme ?
Un petit extrait :
PAPILIO POLYXENES ASTERIUS
Une bête traverse le grand espace où vibrent les voitures. Elle hésite, s’arrête, s’engage, recule et explose dans un éclair de sang. Elle rebondit et roule, inerte, démembrée, sur le bord du chemin. Je m’éloigne. Une voiture s’arrête. Des feux sur son toit tournent. Bleu, rouge. Je m’éloigne. Je virevolte. Je ne vois pas arriver le danger. Je ne le vois pas. À peine ai-je conscience du bruissement d’ailes. Je ne sais pas que je suis perdu. Je suis perdu.