[Cadavre Exquis] [Harry Potter] - Méfaits accomplis

Cette branche contient uniquement les contributions publiées du cadavre exquis.
La branche de règles et foire d’empoigne pour discuter de ce qui va se passer, c’est ici.

Cette histoire débute juste après la coupe du Monde de Quidditch dans La Coupe de Feu, avant que nos héros ne retournent en cours à Poudlard.


– Ron, fa fuffit, feffe de bouver ! Pique, Repiqu’ !

Molly Weasley reprit sa ritournelle. Quelques épingles dépassant de ses lèvres pincées, elle maintenait fermement son fils par le col, tandis qu’une aiguille s’activait dans le dos du garnement, à coudre bord à bord des pièces de tissus vertes et violettes. L’énergique maman, juchée sur une chaise, remettait sans ménagement son rejeton en place à chaque écart, et reprenait l’entrainante comptine qui scandait le rythme de l’aiguille à coudre ensorcelée.

Brocher, broder, rape-tasser ! Linger, li-er, tout fes-tonner !

– Mais maman, ça gratte ! Et puis franchement, j’aurais l’air de quoi avec ça ?

– Ne t’inquiète pas, j’ai tout prévu, il y a aussi les poches assorties et les revers de col. Couds- ci , Couça ! Recouds moi ça ! Avec ces anciennes tenues de Fred et Georges, tu vas avoir une magnifique robe bicolore ! Couds-y, Couds la ! Passe-ment’ra ! C’est le dernier cri chez Sparks & Mincers !

– Mais le bicolore, c’est pour les filles ! glapit Ron, entraîné par la mesure, qu’il marquait hardiment de la semelle.

– Ne dis pas n’importe quoi ! Tu es bien comme ton père, pas moderne pour une mornille ! Brocher, broder, rape-tasser ! Au dernier thé dansant chez Celestina Moldubec, Allistair Mcqueer portait une veste bicolore assortie à son kilt ! Regarde, c’est dans la Gazette du Sorcier ! Pique, Repiqu’ !

Vaincu par cette incontestable référence maternelle, Ron fit la grimace. Mais la ritournelle le tenait lui aussi, et semblait ne plus vouloir lâcher ses pieds, au fil de cette couture endiablée.

Le fil dépassait à présent au bas de la robe où alternait un beau vert foncé et un violet chatoyant.

Maman Weasley, descendue de sa chaise, attendit que l’aiguille eut fini son nœud et coupa le fil d’une touche de sa baguette, alors que Ron, toujours dans le rythme, trémoussait ses hanches comme un lutin en rut.

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Ronald venait d’échapper à sa mère et caracolait autour de la longue table de la famille, s’adonnant à de grandes embardées des épaules, particulièrement disgracieuses. La maîtresse de maison, que cette danse, inattendue de la part de son empoté de fils, surprenait agréablement, se mit à le suivre, gambadant à ses trousses avec son trousseau magique.

– Mais tiens-toi tranquille, je n’ai pas fini ! Mais tu as raison avec la danse, tu pourras la mettre au bal !

Elle parvint à lui fixer un bout de col – violet sur fond vert – un exploit. Mais son homologue, vert sur fond violet – résistait avec opiniâtreté : lorsqu’elle s’avançait vers son fils, le garnement, un rictus crispé aux lèvres, se reculait violemment, ses jambes virevoltant dans une gigue désordonnée.

– Ron Weasley, maintenant ça suffit ! souffla la maman époumonée.

Interdite, elle contemplait son cadet se livrer à une polka de l’outre-monde, le visage cramoisi et les bras tordus. Ron tentait-il de se débarrasser de cette robe, pour laquelle elle s’était donnée tant de mal ? L’inquiétude la gagnait en voyant s’empourprer le visage poupon de son rejeton endiablé, mais soudain Molly se raidit et son regard aimant se durcit. Elle brandit sa baguette vers Ron qui tressautait comme un damné :

– Stupéfix !

Le malheureux se figea, un rictus de soulagement aux lèvres. Mais sa mère, le front barré par une colère contenue, tourna les talons, l’abandonnant immobile dans sa posture désarticulée. Un farfadet échappé des glens d’Irlande semblait s’être perdu au milieu de la cuisine en désordre.

– Georges ! Fred ! hurla-t-elle en grimpant l’escalier, qui gémissait sous ses pas indignés.

La porte de bois s’ouvrit en tempête sur le visage courroucé de Maman Weasley, qui brandissait une baguette parcourue de petits éclairs assez inquiétants.

Cette fois, aucun Stupéfix ne fut nécessaire ! Les jumeaux, étendus sur leurs lits, essuyèrent sans bouger une tempête de reproches acides, qui déferla sur eux en rafales outrées. Lorsque l’incorrigible duo rouquin eut enfin compris de quoi il s’agissait, Fred eut la faiblesse de laisser échapper un petit sourire en coin, et Georges un coup d’œil réjoui. Alors la tempête s’enfla en un typhon, terrible à regarder et entendre, roulant sur eux la litanie de leurs forfaits et des avertissements irrités de leur mère.

Enfin Molly se calma, jetant sur eux un regard sévère. C’était là le moment le plus effrayant. Comme par magie, les sourires s’étaient évanouis et les jumeaux auraient souhaité pouvoir avouer plus qu’ils n’avaient commis :

– Pour ma robe, c’était un petit “Amatae Persequi” 1 admit Fred.

– Et sur la mienne, un minuscule “Auctoritas Vitare” 2 chuchota Georges.

– … évidemment, les deux mélangés avec ton “Canticum Coelas” 3…, tenta d’expliquer le duo, arborant à l’unisson une mine contrite qui ne trompait personne.


1Poursuis l’aimée ! Sort qui localise la femme de ses pensées et mène ses pas vers elle.

2Evite l’Autorité ! Sort permettant d’éviter les préfets, les professeurs et autres parents autoritaires.

3Couds en chanson ! Sort facilitant la couture, lancé sur le panier à couture de la ménagère.

5 J'aimes

Le Terrier ronronnait comme un vieil alambic. Un feu rustique et patient rougeoyait sous sa bonbonne ventrue, tandis que fusaient des esprits limpides et vifs, tourbillonnant dans ses étages biscornus. La maison bourdonnait sereinement lorsque la tribu endormie rêvait sous ses chaumes. Le foyer chantait sa douce et joyeuse ébullition dans la salle commune ou en cuisine lorsque le clan s’y réunissait. Le logis, cornue pansue, crachotait et toussotait lorsque survenait quelque dispute familiale, mais en tous temps la maison distillait à chacun, même de passage, l’affection des Weasley qui vivaient ou avaient vécu là.

Ginny et Hermione, seules jeunes filles du manoir-bicoque, partageaient une mansarde claire et douillette. La cadette des Weasley avait peuplé de ses propres colifichets le fatras accumulé par les générations antérieures, son cœur en essor avait dépoussiéré de sa touche naïve les couches épaisses de trophées d’antan.
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Au calme de la nuit complice, les filles jasaient doucement, se confiaient l’une à l’autre en s’étonnant des duretés de ce monde et de sa grande absurdité : les garçons !

– Je suis stressée quand il me regarde !

– Tu devrais te détendre un peu quand il est là ! C’est juste un garçon, c’est tout simple un garçon : une petite flatterie, en mode discret, tu le lances sur le Quidditch, et voilà ! Enfin je dis ça…

– Et puis la plupart du temps, il me calcule même pas !

– Mais si, il t’aime bien ! Il faut juste que tu lui montres que tu n’es pas seulement la gentille petite frangine de son meilleur ami. Tu es aussi une jeune fille qui explore le monde à sa façon !

– J’aimerais tellement explorer avec lui !

– Justement, c’est ça qui ne va pas ! Tu dois lui montrer que tu es une fille indépendante, qui a ses idées et qui sait ce qu’elle veut ! Pas un petit satellite qui attendra gentiment en orbite que Monsieur se décide ! Il y a tellement à faire dans le monde des sorciers, comme chez les Moldus d’ailleurs ! Si tu t’intéressais à d’autres choses que lui, peut-être qu’il te trouverait plus attirante… Tout ce que tu risques, c’est de découvrir qu’il n’en vaut pas vraiment la peine !

Dans son for intérieur, Ginny s’étonna : avec ses mots mesurés, la sage Hermione lui conseillait d’aller voir un peu ailleurs ? L’idée semblait bizarre. Rendre Harry jaloux pour attirer son attention… ça aurait peut-être pu marcher si seulement il avait quelque chose à faire d’elle !

Mais Hermione était hantée par d’autres chimères. Son esprit entier se rebellait contre l’injustice. Le comportement odieux du ministre Bartemius Crouch envers sa petite elfe de maison l’avait profondément heurtée. Elle ruminait une résistance, elle brûlait de changer les choses.

4 J'aimes

Un fumet de ragout aux potirons se mêlait aux saveurs de gruaux qui montaient de la cuisine. Molly Weasley, chef d’orchestre à l’infaillible baguette, animait les cuillers de bois et les pots d’épices qui dansaient au-dessus des marmites installées dans l’âtre.

Les jeunes gens vaquaient joyeusement, les uns composant les équipes pour un match improvisé de quidditch, les autres s’inquiétant de leur garde-robe, les jumeaux complotant quelque blague inédite. Arthur Weasley présidait à la grande table, piochant dans les plats et dans les conversations, des portions de joie de vivre, qu’il semblait partager d’un coup d’oeil complice avec son épouse : ces deux-là n’exultaient que dans le vacarme de leur progéniture.

Les plans pour cette journée de vacances semblaient se dessiner, lorsqu’une escadrille de hiboux s’abattit sur le Terrier.

– Enfin ! s’exclama Arthur, je me demandais quand l’école allait nous les envoyer…

Les étudiants de Poudlard se jetèrent sur les listes de fournitures, avec avidité pour les uns, et un gros soupir désenchanté pour les autres.

Encouragée par Hermione, Ginny entreprit Harry pour lui demander conseil et partager ses impressions sur les cours de l’année passée. Mais le jeune Potter lui céda bien vite tous ses manuels, avec une patience d’aîné, sous l’oeil réprobateur de Ron :

– C’est sûr que ses livres sont mieux tenus que les miens, qui ont déjà servi quatre fois !

Avec une moue résignée, Ron piochait dans la pile des livres de ses frères, pointant avec résignation ce qu’il considérait comme le catalogue des corvées de l’année. Il faut reconnaître que Fred et Georges n’avaient pas beaucoup usé leurs manuels, mais ces derniers avaient servi à Bill, Charlie et Percy, après avoir été achetés d’occasion…

– « Potions et Philtres de quatrième année », de Strychnide Ricimbalme, lut-il avec lassitude sur la couverture d’un tome étrange, dont les pages de diverses tailles, semblaient le résultat d’un collage grossier, réunissant des éditions disparates sur un thème vaguement commun.

– Oh, nous te l’avons rafistolé à partir de toutes les éditions disponibles, lança Fred.

– Comme ça, tu as tous les trucs et astuces utiles pour les potions au programme ! ajouta Georges, un ton plus haut à l’attention de ses parents, qui lorgnaient les jumeaux avec un regard lourd de soupçons.

Ron rangea l’étrange reliure, pestant contre l’index désormais inutilisable.

De son côté, Hermione semblait avoir déjà lu une partie des manuels :

– Evidemment, on n’échappe pas au quatrième tome du « Livre des sorts et enchantements », de Miranda Fauconnette !

– Où est passé ton respect inné pour les détenteurs du savoir ? demanda Harry

– Hé bien j’imagine qu’il faut en passer d’abord par rabacher les fondamentaux, persiffla Hermione. Ça doit bien faire trois générations qu’on bégaye le “Corpus de théorie magique” de Pontifiase Laradote, ou qu’on répète les sempiternels “Exercices pratiques de Défense contre les forces du Mal” de Ella Angkor-Rathay ! Tu crois que les forces du Mal ne se renouvellent pas, de leur côté ? Les traditions n’ont pas que du bon !

– Il y a tout de même une touche exotique, hasarda Harry : “Magie pratique du Monde – Tome Deux Grigris et Envoûtements de Magellius Cheddar-Sang’Hor”.

Hermione glissa un regard entendu à Ginny, qui resta pourtant bouche bée.

– “Pot-pourri d’entrailles et viscères séchées pour le séminaire d’initiation à la divination.” lut Molly avec appréhension. C’est très cher pour pas grand-chose ! Je suis sûre que nous avons encore des rognures d’ongles de Gnome et une once de bile de putois.

Comme chaque année, la dépense de fournitures inquiétait les Weasley, d’autant que certaines exigences semblaient donner tort à Hermione en introduisant une dose de nouveauté :

– “Prévoir une quantité significative de foie de dragon” s’exclama Arthur. On ne saurait se montrer plus flou ! Je vais demander à Charlie s’il peut s’en procurer à un prix raisonnable !

– Laisse donc ton fils tranquille ! Tu ne veux pas qu’il prive de foie l’un de ses pensionnaires ! rétorqua Molly. Mais pourquoi ce foie de dragon, Harry, mon chéri ?

– Il est précisé que l’une des préparations doit se dérouler sur plusieurs semaines, sous la responsabilité de chaque Maison… et aura pour ingrédient majeur du foie de dragon macéré.

– Et ça comptera beaucoup dans la note de Potions ! compléta Ron en se rapprochant d’Hermione, un sourire engeôleur aux lèvres.

4 J'aimes

Le brouhaha tranquille de la grande salle s’estompa un instant lorsque la petite troupe entra au Chaudron Baveur et salua à la cantonade, dans les fumées mêlées des cuisines et des pipes des convives. Les plateaux de chopes débordant de boissons étranges stoppèrent net leurs courses aériennes, un balai poussif cessa de nettoyer le carrelage, tandis que les habitués observaient les nouveaux venus avec attention.

La bande de rouquins paraissait au fait des us locaux et ne semblait pas mériter d’examen plus approfondi… si ce n’est ce gaillard au front zébré d’une cicatrice désormais célèbre, qui se dissimulait parmi eux comme un attrapeur au milieu de son équipe de Quidditch. Lentement reprirent les chuchotements des conversations, le bruissement des journaux, le ballet des plateaux, théières et balai
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Escortée de sa phalange d’adolescents, Molly Weasley s’avança vers le bar d’un pas qu’elle voulait décidé. Derrière le comptoir s’activait un curieux bonhomme, dont le sourire avenant contrastait avec l’austérité de son crâne luisant et sa silhouette voûtée, qui semblait s’obstiner en une obséquieuse et permanente courbette.

Lorsqu’il aperçut Fred et Georges, il leur fit un signe de connivence et quitta son comptoir pour les emmener dans l’une des alcôves. Les jumeaux se râclèrent la gorge d’un air gêné et s’effacèrent pour présenter leur famille. Molly leur jeta un regard qui stipulait clairement que “l’on tirerait tout ça au clair plus tard !” Mais Tom le barman avait reconnu certains de ses visiteurs. Ses grands yeux bleus éclairèrent son visage glabre :

– Mais si ce n’est pas Mme Weasley elle-même, et Mr. Potter !, s’écria le petit homme bossu, qui peinait à retrouver une stature normale, même en levant les bras au ciel. Et toute la famille ! finit-il par déduction, avec malgré tout un regard indécis envers Hermione, que sa chevelure ne désignait guère comme une Weasley…

Tom s’engagea alors dans un conciliabule un peu confus, dont seule la logique imparable d’Hermione put déduire que le brave barman n’avait pu, malgré sa bonne volonté, se procurer ce que Molly lui avait commandé.

– Vous comprenez, Mme Weasley, conclut-il, les fournitures sont très réglementées, et avec tous ces trafics qui se développent… Pas plus tard que ce matin, figurez-vous qu’on ma demandé un verre de polynectar !

3 J'aimes

M. Moulpoivre, vieillard affable à la permanente grisonnante, papillonnait d’un client à l’autre, conseillant ici un gnome endimanché quant à la dernière potion d’élégance à la mode, rectifiant là l’assertion péremptoire d’un étudiant sur les propriétés des rates de carcajou. Dans la pénombre ouatée de sa boutique oscillaient dans l’air tiède des brassées de plantes aux senteurs de benjoin et de marjolaine. Des brûloirs flottaient mollement au-dessus des chapeaux de sorciers, dispensant de caressantes volutes aromatiques, qui flattaient l’odorat et poussaient à la consommation.

Au pied de sa vitrine, des massifs de plantes exubérantes, recouverts de cloches de verre, s’agitaient lorsqu’un sorcier passait à portée. En équilibre sur les poutres vénérables, des viscères macéraient dans des bocaux soigneusement étiquetés, dont l’alignement rigoureux s’émaillait parfois de quelque ardoise annonçant une rupture de stock ou une interdiction ministérielle.
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Mais des éclats de voix perturbaient l’opulente tranquillité de l’échoppe. Un attroupement tapageur s’était formé, bloquant l’alcôve dévolue aux abats de reptiles. Une sorcière d’âge mûr et d’embonpoint respectable vitupérait, tandis que des étudiants se bousculaient pour piller le contenu d’un grand bocal :

– Six galions l’once de foie de dragon ! On nous détrousse, on nous écorche, on nous assassine ! Mais ça ne se passera pas comme ça ! Au ministère, j’ai le bras long ! pérorait la dame de sa voix haut perchée, en agitant en l’air ses petits bras dodus.

Les prix semblaient avoir grimpé à la mesure de la convoitise pour l’article…

Harry, Hermione et Ron échangèrent un regard et se jetèrent dans la mêlée. Mais au final, le trio ne put assembler qu’une demi once de foie de dragon, qu’ils remirent en la garde d’Hermione, et payèrent en grimaçant.

3 J'aimes

Mme Weasley, ulcérée par l’inflation inquiétante au Chemin de Traverse, laissa sa progéniture continuer ses emplettes, entraînant Ron chez le tailleur.

Oh, ce n’était pas le couturier des snobs Twilfitt & Tattings, mais elle tenait à offrir à Ron, quelque chose d’un peu plus sélect que le prêt-à-porter de chez Madame Malkin.

Pierre Dingotte et ses aides s’activaient autour d’un grand gaillard, qui trônait devant un triptyque de miroirs aux reflets flatteurs. Un costume dernier cri flottait sur ses épaules. Les Elfes de maison tentaient de remonter les manches de flanelle, mais les marques tatouées sur les bras du client semblaient y faire obstacle. Maître Dingotte s’efforçait de cintrer une chute de reins avantageuse, mais le mannequin malgré lui, impatient et mal à l’aise, supportait mal les attentions caressantes du maître-tailleur.

Lorsque le patient se retourna, aiguillonné par les regards des nouveaux clients dardés dans son dos, Ron le reconnut : Walden Macnair, exécuteur des basses oeuvres de la Commission d’Examen des Créatures Dangereuses.

L’espace d’un instant, l’adolescent revit s’élever, dans la brume du soir, la funeste faucheuse d’âme, la hache du bourreau s’élevant pour trancher la tête de Buck. Il poussa un « non ! » assourdi, attirant sur lui le regard du sicaire. En toisant Ron, la lueur perverse qui vacillait dans sa pupille se durcit. Se raidissant plus encore, le scélérat fixa le jeune Weasley avec avidité. Sa démence morbide semblait aiguillonnée par le regard d’effroi de Ron.

En dépit des soins du tailleur, il gardait l’allure d’un tueur, malgré lui sa tête d’oiseau de proie s’enfonçait dans ses épaules, le buste penché en avant comme pour fondre sur sa victime. Le bourreau ne pouvait se départir de son regard farouche et fouillait le visage de quiconque l’approchait, à la recherche d’une reconnaissance qu’il ne trouvait jamais.

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Des célébrités pausent après leur passage chez Pierre Dingotte

Sentant venir l’orage, Maitre Dingotte fit signe aux Weasley de prendre place devant d’autres miroirs, assurant qu’il serait tout à eux dans un instant. Mais le regard mortifère de l’ancien Mangemort avait ébranlé Molly :

– Je vois que vous êtes très occupés… Nous repasserons plus tard… bafouilla-t-elle, avant de regagner précipitamment le Chemin de Traverse.

Dans la rue, les flâneurs qui s’attardaient à la devanture de Maître Dingotte, repartaient précipitamment, chuchotant entre eux avec un air inquiet, des regards furtifs ou une grimace méprisante. Le talent du tailleur ne suffirait pas à faire un sorcier respectable de Macnair, que précédait sa réputation de tueur psychopathe…

3 J'aimes

Molly et Ron rejoignirent la tribu qui sortait de chez l’Apothicaire, les bras chargés de paquets.

La fine équipe remonta le Chemin de Traverse, en direction de chez Fleury et Bott, dans un brouhaha familier de chausses battant le pavé sorcier, de balais magiques répondant à l’appel de leur maître, des petites voix timides des première-année qui trainaient leur chaudron tout neuf débordant de fournitures.

Mais soudain le silence se fit, et la foule devant eux s’écarta pour laisser place à une jeune femme magnifique, d’une beauté irréelle.

A son passage, les visages masculins, poupins, ridés ou dans la force de l’âge, semblaient habités d’une douce extase - la séduction s’était incarnée sous leurs yeux, révélant le sens profond de la féminité. La voyant s’approcher, les femmes, au contraire, sentaient d’instinct la vanité des charmes de cette séductrice - une Vélane ! Une courtisane fantôme des steppes du grand est !

La sublime créature s’avançait, ondulant gracieusement sous les regards subjugués, admiratifs ou jaloux. Sa chevelure d’argent semait dans son sillage la mélancolie d’une rencontre secrète, la certitude qu’une parcelle d’éternité venait de s’envoler.

La jeune femme arborait la veste cosaque de l’équipe bulgare de Quidditch, dont la teinte rouge sang tranchait avec la lueur nacrée de sa peau. Un vertige saisissait tout regard perdu dans les ombres veloutées de son décolleté.

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Un vieux monsieur, sa moustache toute émoustillée, délaissa le bras de sa compagne et, se découvrant, fit jaillir de sa baguette un bouquet d’une exubérance touchante. La Vélane lui accorda la caresse d’un regard, et le vieux monsieur, qui rassemblait les souvenirs de quelque poème antique, resta bouche bée.

La vieille dame qui l’accompagnait l’exhortait en vain :
– Cornegidouille ! Adalbert, vous n’y pensez pas ? Reprenez vos esprits, mon ami !

Mais l’Ami Adalbert, justement, avait perdu cette faculté de penser. Ses esprits pétillaient, ses sens s’exaltaient, une verdeur tout neuve irradiait dans le moindre de ses membres, ressuscitant des impatiences oubliées.

La matrone administra une taloche salutaire au roquentin enamouré.

La moustache un peu tordue mais les idées à nouveau bien en place, Adalbert remercia platement et réajusta son chapeau en toussotant. Avec un flegme remarquable et une classe consommée, le vieux monsieur présenta son bras à sa douce et néanmoins énergique moitié, et les cavaliers s’en furent, comme un couple qu’aucune anicroche de ce genre ne saurait ébranler…

La gifle de la vieille dame avait résonné comme un claquement sec, et réveillé bien des mâles subjugués au Chemin de Traverse.

Mais pas Ron.

La Vélane s’était arrêtée devant lui, semblant demander son chemin, le délicieux ovale de son visage opalin incliné vers l’adolescent dans une attention hypnotique. Les yeux améthyste de la Vélane ne quittaient pas les siens, lui perçant l’âme d’un regret sans retour.

Ron souriait d’un air idiot et opinait de la tête à chaque battement de cil de la Bulgare.

Hermione, outrée de la béate passivité des garçons, tenta de s’interposer et secoua Ron sans ménagement. Mais le doux visage de la Vélane eut une infime inflexion, peinée et suppliante, qui ramena aussitôt Ron sous son emprise. Aux âmes bien nées, la candeur n’attend pas que l’âme soit damnée…
– L’allée des Embrumes, c’est par ici, souffla l’adolescent pâmé en agitant sa baguette comme s’il allait se mettre à transplaner.

Le sang maternel de Molly ne fit qu’un tour :

– Verto Veritas ! s’exclama la sorcière en colère, en désignant la coupable d’une baguette accusatrice.

Pendant un instant, la Vélane se recroquevilla sur elle-même, des serres crochues remplacèrent ses membres graciles, tandis que son visage parfait se muait en masque de harpie.

4 J'aimes

Le clan reprit son périple sous la houlette attentive de Maman Weasley. Les garçons semblaient émerger d’un rêve ambigu, sous l’œil goguenard des filles.

Enfin se profila la boutique de Fleury & Bott, temple du savoir sorcier et péché mignon de Hermione. La librairie rechignait à organiser une bourse aux livres de seconde main, mais en cette période de l’année, des tractations entre élèves s’engageaient souvent devant sa boutique. Fred et Georges eurent tôt fait de se débarrasser, pour un prix inespéré, des manuels que Ron n’avait pas gardés, en agrémentant leur offre de colifichets enchantés de leur cru. Les jumeaux réussirent même à troquer quelques unes de leurs nouveautés pyrotechniques contre leurs manuels de cinquième année ! Leur mère fit semblant de ne rien voir, mais c’était tout autant de gagné pour le budget familial…

L’échoppe à la sage devanture regorgeait de publications en tous genres, du manuel de base au manuscrit rare, de l’épais recueil au discret vade-mecum. Au sol, aux murs, et même au plafond s’entassaient les tomes d’animalerie magique, de traités d’herméneutique appliquée, ou d’arithmancie transcendantale.

Des chineurs de toutes les contrées se croisaient là, surtout en cette période de coupe du monde de Quidditch. Les élèves disparaissaient sous la pile de manuels, qu’alourdissaient encore de tomes superflus, les mamans anxieuses de donner toutes les chances à leur petit génie.

Quelques professeurs de Poudlard complétaient leur collection personnelle d’ouvrages spécialisés, mais on peut soupçonner certains d’être simplement venus vérifier le succès en librairie de leurs derniers opus.

Mais ce jour-là, une effervescence inhabituelle troublait l’ambiance studieuse sous les arcades de la respectable maison. Le fond du magasin semblait donner sur un paysage changeant : de profondes forêts se muaient en royaumes féériques, des cavaliers aux mailles brillantes quittaient un château d’or et déferlaient sur la plaine, de puissants seigneurs se défiaient du haut de leurs forteresses.

Les sorciers interrompaient leurs emplettes et assistaient à ce carrousel de scènes hautes en couleur, immergés dans le paysage qui semblait gagner toute l’échoppe, leur chapeau flottant dans la brise de ce monde vivifiant.

D’un coup, le spectacle s’évanouit. Un petit personnage, que l’on avait à peine remarqué jusque là, venait de refermer son livre sur le pupitre devant lui.

Le gaillard, très content de sa courte personne, observa l’assistance avec malice, tirant sur sa pipe et lustrant son gilet de soie. Les clients de la librairie s’étaient assemblés autour de lui, fascinés par les prodiges de ce livre enchanté.

La face sympathique du petit homme, ses yeux rieurs, sa bedaine rebondie, jusqu’à ses pied nus et poilus rassuraient le chaland. Alors le bonisseur se remit à feuilleter le livre. Des chevaux d’écume, des monstres répugnants, de terribles vieillards défilèrent dans la librairie, comme jaillis des pages magiques, tandis qu’il débitait avec délice un boniment sur son « Livre dont vous êtes le héros ».

Les nôtres - nos héros - étaient tombés en pleine opération promotionnelle !

Quelques barbons sang-pur s’éloignèrent en reniflant de dédain envers une œuvre d’une naïveté navrante et qui semblait tout droit sortie de l’imagination bridée d’un Moldu.

Ni Harry ni Hermione ne se souvenaient avoir lu quelque chose d’approchant durant leur vie d’avant Poudlard. Mais les clients faisaient la queue pour essayer cette immersion intégrale, ce prodige plus vrai que nature.

Une dame respectable acheta un exemplaire, après avoir embrassé le beau chevalier errant du chapitre huit. Un gobelin fit de même, après un bain dans le bassin de pièces d’or du dragon, en début de troisième partie.

Dès lors, on se précipita et, à chaque fois, le curieux qui s’aventurait dans le livre y trouvait, comme un écho fidèle, le personnage, la scène ou l’artefact qui convenait à son humeur. Autant vous dire que le bonhomme aux pieds velus eut un franc succès !

A poursuivre très prochainement…

2 J'aimes