Excipit… comment les récits expirent?

Topic sous le signe du divulgâchage !

Cela fait un moment que l’idée me trottait dans la tête et – comme si je ne saturais déjà pas assez le topic Ils ont écrit :sweat_smile: – je ne peux résister à l’envie de créer un topic jumeau à celui d’@Alresha sur les incipits. Parce que j’adore citer mes œuvres préférées… même si ça ne sert, en effet, à rien et que personne ne me le demande xD

Si j’aime les jolies phrases d’ouverture bien percutantes, je suis encore plus cliente de celles qui clôturent tout avec panache, les excipits : un excellent paragraphe d’accroche peut pousser les lecteurs à poursuivre, un final mémorable laisse une impression durable. Et, plus j’y réfléchis, plus je me rends compte que les romans qui m’ont le plus bouleversée/marquée (un jour – quand j’aurais du temps ? – je répondrai à ce sujet :smiling_face_with_three_hearts: ) sont justement ceux dont l’excipit déchire… dans tous les sens.

Peu de fins heureuses en vue, si je vous cite mes excipits fétiches, mais bon, il faut bien que quelqu’un se lance :melting_face:

Une poignée de fins littéraires très connues – enfin, je crois – et qui font aussi partie de mes favorites :

« Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. »

L’étranger – Albert Camus

« Il aimait Big Brother. »

1984 – George Orwell

« Demain est un autre jour. »

Autant en emporte le vent – Margaret Mitchell

« – Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

– Cela a un très beau nom. Cela s’appelle l’aurore. »

Électre – Jean Giraudoux

« Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus… Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts. »

Mémoires d’Hadrien – Marguerite Yourcenar

Et quelques uns moins connus, mais que j’adore :

« Billy et les autres s’aventurèrent dans la rue ombragée. Les arbres commençaient à bourgeonner. Il ne se passait rien, aucune circulation. Un unique véhicule perçait l’horizon : une charrette abandonnée, tirée par deux chevaux. La charrette était verte et avait la forme d’un cercueil. Les oiseaux gazouillèrent.

L’un d’eux demanda à Billy Pilgrim : « poo-tee-weet ?* »

*Non traduit dans les versions que j’ai croisées… “cui-cui” ?

Abattoir 5 – Kurt Vonnegut

« […] je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà porté au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne le sais pas, je ne saurais jamais, dans le silence on ne sait pas s’il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »

L’innommable – Samuel Beckett

Je vous épargne provisoirement l’excipit de Martin Eden de London… qui est – à mes yeux – le plus beau et le plus tragique de tous.

11 « J'aime »

Je n’osais pas lancer le sujet, merci, merci, merci !!! :smiling_face_with_three_hearts:

Bon, d’un autre côté, tu me coupes l’herbe sous le pied pour L’étranger, 1984 (le plus terrible de tous les excipits de la littérature à mes yeux), Electre et Mémoires d’Hadrien (le plus beau des plus beaux, mais bon, Yourcenar, c’est pas de la gnognote). Comme j’avais aussi en tête Martin Eden (magnifique), je le mets sous balise :

“Et, tout au fond, il sombra dans la nuit. Ca, il le sut encore : il avait sombré dans la nuit.

Et au moment même où il le sut, il cessa de le savoir.”

(Non mais franchement, est-ce que ce n’est pas parfait ?)

Sinon, dans des genres très très très différents, j’aimerais proposer :

  • Moby Dick (Hermann Melville) : « Le second jour, une voile se dressa, s’approcha et me repêcha enfin. C’était l’errante Rachel. Retournant en arrière pour chercher toujours ses enfants perdus, elle ne recueillit qu’un autre orphelin. » (je ne sais pas pourquoi, mais il m’émeut toujours)
  • Hunger Games (Suzanne Collins), à la fin de la première trilogie : « Je leur apprendrai comment je survis. Je leur dirai que certains matins, je n’ose plus me réjouir de rien de peur qu’on me l’enlève. Et que ces jours-là, je dresse dans ma tête la liste de tous les actes de bonté auxquels j’ai pu assister. C’est comme un jeu. Répétitif. Un peu lassant, même après plus de vingt ans. Mais j’ai connu des jeux bien pires. »
  • Germinal (Emile Zola) : « Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. »
  • Les testaments (Margaret Atwood) : « Les pas se rapprochent, une botte après l’autre. Entre une inspiration et une autre, le coup viendra. » (Ce roman est mon gros gros coup de cœur de ce début d’année, je vais essayer d’en parler dans les recommandations de livre.)
  • Les misérables (Victor Hugo), particulier puisque ça se termine par un poème sur la tombe de Jean Valjean :
    « Il dort. Quoique le sort fut pour lui bien étrange,
    Il vivait. Il mourut quand il n’eut plus son ange.
    La chose simplement d’elle-même arriva,
    Comme la nuit se fait lorsque le jour s’en va. »

Bref, merci d’avoir lancé ce sujet, j’ai hâte de découvrir d’autres excipits !

7 « J'aime »

Un bon excipit est tout aussi important que l’incipit :slight_smile:

« Gisant sur le plancher, était un homme mort, en habit de soirée, un
poignard au cœur !… Son visage était flétri, ridé, repoussant !… Ce ne fut
qu’à ses bagues qu’ils purent reconnaître qui il était… »
- Le portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde

« SANS ISSUE » - American Psycho, Bret Easton Ellis

4 « J'aime »

Oh celle-là, ça m’a attristée d’une puissance… Tout le chapitre final, mais particulièrement cette toute dernière phrase. Merci de l’avoir mentionnée !! :heart:

Tu as éveillé de vieux souvenirs du collège… Je ne me souvenais plus à quel point l’excipit était aussi marquant ! Tellement métaphorique, c’est incroyable comme clôture pour ce roman !! :blush:

En excipit qui m’ont pas mal marquée, y en a bien quelques-uns qui traînent dans ma bibliothèque…

C’est parti. Je me rends dans la ville de mon père.
J’appuie sur la pédale, nous dévalons la pente.
Nous gagnons en vitesse.
Elle se rapproche, cette ville.

Kawamura Genki, Et si les chats disparaissaient du monde…

Mais personne, sans doute, ne s’était aperçu de la chose suivante :
Les différentes parties de la statue étaient la réplique parfaite de Mizuki Ranko pour un visage, un bras et un sein, de Mme Pearl pour un visage et une jambe, d’Ouchi Reiko pour deux seins, une paire de fesses et un ventre, de la plongeuse du village de pêcheurs et d’autres victimes inconnues du lecteur pour les autres parties. Dans sa lettre, l’aveugle avait précisé que la vie de sept femmes était présente dans son oeuvre. Mais M. Shudô, membre du comité, ne s’en était pas aperçu.

Edogawa Ranpo, La bête aveugle

Le chat, plus jamais, ne se réincarna.

Sano Yōko, Le chat aux millions de vies

9 « J'aime »

Idem ici, mes fins préférées sont sombres, sordides et/ou du genre à déclencher des angoisses existentielles. :sweat_smile:

Avec en tête :

« L’homme en noir fuyait à travers le désert, et le Pistolero le suivait. »

La Tour Sombre (T7), Stephen King (…la vie est une roue et nous disons tous grand merci.)

Aussi, mes nouvelles préférées :
(y’a rien de gore en soi, mais je mets sous balise au cas où).

L’Excurtion, Stephen King

— Plus long que tu crois, papa ! J’ai vu ! J’ai vu !

Longue Excursion ! Plus longue que tu crois…

Il dit d’autres phrases avant que les employés de l’Excursion ne parviennent à l’emmener, en poussant à toute vitesse sa couchette à l’extérieur pendant qu’il criait et griffait ces yeux qui avaient vu l’Invisible Éternel ; il dit d’autres phrases et puis il se mit à hurler, mais Mark Oates n’entendit rien parce qu’à ce moment il était déjà en train de hurler.

Je n'ai pas de bouche et il faut que je crie, Harlan Ellison

Extérieurement : je me traîne obscurément, je suis une chose dont il est impossible de dire qu’elle fut un être humain, une chose dont la silhouette est un travesti si étranger que sa vague ressemblance avec la forme humaine fait l’effet d’une obscénité.
Intérieurement : la solitude. Je suis ici. Sous la Terre, sous la mer, dans les entrailles de M. A. qui fut notre création, destinée à utiliser mieux que nous notre temps gaspillé. Au moins mes quatre compagnons sont-ils enfin hors d’atteinte.

Cela ne fera que redoubler la fureur de M. A., et j’en éprouve l’ombre d’une consolation.
Et pourtant… M. A. a gagné. Simplement… Il s’est vengé.
Je n’ai pas de bouche. Et il faut que je crie.

Une autre nouvelle :

« Le lieu vers où ils marchent est un lieu encore moins imaginable pour la plupart d’entre nous que la cité du bonheur. Je ne peux pas du tout le décrire. Il est possible qu’il n’existe pas. Mais ils semblent savoir où ils vont, ceux qui partent d’Omelas. »

Ceux qui partent d’Omelas, Ursula K. Le Guin

Et une dernière :

« La mort attend chacun de nous, il n’y a pas d’exception, je le sais.
Mais parfois, ô Dieu, que la ligne verte est longue !
»

La Ligne Verte, Stephen King

5 « J'aime »