Proposition d'analyse de style

Dans un autre sujet (ici), j’ai mentionné mon envie d’analyser stylistiquement des extraits de textes écrits par des auteur(e)s du forum. Certain(e)s d’entre vous semblaient intéressé(e)s… Je le propose donc officiellement.

Le but ? Comprendre comment nous écrivons. Repérer des tics d’écriture. Nous améliorer. Mais aussi voir ce qu’il y a de bien dans nos textes ! Dans un autre sujet (par là), @Fahliilyol a proposé des sessions d’écriture sur Discord, où nous pourrions nous faire lire mutuellement des extraits de nos textes pour nous remotiver, nous aider, nous conseiller. Ma proposition est, je pense, complémentaire. Le but n’est cependant pas d’analyser toute une fanfic, mais un extrait, je dirais environ 500 mots (c’est déjà beaucoup pour une analyse stylistique et syntaxique) : soit un passage dont vous êtes fier(e), soit un passage dont vous n’êtes pas satisfait(e)… enfin, un extrait de votre choix, quoi. :grin:

Si ça vous tente, je vous propose soit de poster votre extrait ici directement, soit, si vous préférez, de me l’envoyer en MP. Je trouvais que des analyses « publiques » pouvaient être intéressantes car tout le monde pouvait en profiter mais je comprends que ça puisse être un peu « intimidant » (comme une review, par exemple). Je voulais préciser aussi que je ne prétends en aucune façon détenir une quelconque « vérité » sur votre texte : l’analyse littéraire demeure subjective…

… et si cette proposition fait un gros flop, c’est vraiment pas grave. :roll_eyes:

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Ah, tu proposes des initiatives très intéressantes, @Alresha ! Comme je sais que tu es quelqu’un qui aide beaucoup sur le style, je vais te proposer un passage de ma fiction actuelle pour le cadre d’une de tes premières analyses publiques.

Bon, je sais ,qu’en tant que pré-lectrice, tu l’as déjà lu. Mais je suis curieux d’avoir ton point de vue complet sur cet extrait qui fait 330 mots, d’autant plus que tu connais le contexte. Le voici donc :

Le grand Héraclès, fils de Zeus, fut un jour frappé de folie par Héra, déesse jalouse de l’infidélité de son mari. Confondant ses enfants avec des bêtes sauvages, il les massacra sans ménagement sous les yeux de sa femme, Mégara. Lorsqu’il reprit ses esprits, Héraclès sombra dans un profond désespoir, poussant un cri qui retentit dans toute la Grèce. Jusqu’à présent, je n’avais pu qu’imaginer ce qu’avait enduré l’homme qui devint un dieu.

Aujourd’hui, pour mon plus grand malheur, je comprends exactement ce que le fils de Zeus a traversé. Je le comprends d’autant plus que je ressens dans ma chair, mon sang et mes os, cette souffrance à la fois vive et diffuse liée à la disparition violente de tous les êtres qui me sont chers ainsi qu’à mon incapacité flagrante de n’avoir pu les protéger.

Délicatement, je porte Aspasia dans mes bras, la tenant contre moi. Je marche en direction de la forêt. Derrière moi, je sens la chaleur du brasier qui consume mon village. Petit à petit, les cris et appels à l’aide se font plus rares. Bientôt, la phalange aura achevé sa funeste besogne.

Je passe à côté de cadavres qui ont été, jadis, des voisins ou des amis. Mais mon cœur n’est plus capable de s’en émouvoir. Mes larmes ne coulent pas. L’obscurité de l’orée des bois m’appelle et me happe. Je n’arrive plus à penser. Je ne fais que marcher sans en avoir conscience à travers les champs de blé, comme une ombre voguant sur le Styx.

Lorsque je m’engouffre sur le chemin forestier, la lueur des incendies se fait moins présente. La lumière lunaire et le silence remplacent l’éclat des flammes et la folie humaine. Je dépose ma bien-aimée au sol. Son corps commence déjà à refroidir. Je cherche à pleurer, hurler ma peine et mon désespoir mais rien ne vient. Je suis devenu un être amorphe, si pitoyable qu’il ne peut que courber l’échine sous le poids de sa cruelle destinée.

@tous :
Et comme je suis un vil petit profiteur qui souhaite aussi se faire un peu de pub, si cet extrait vous a plu, n’hésitez pas à aller faire un petit tour sur le Fantôme du Péloponnèse !

A bientôt !

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Tu as raison de te faire de la pub ! Je suis saisie, coeur serré par ta scène. Je vais lire avec attention la décortication stylistique d’ @Alresha puis je proposerai un extrait à mon tour :slight_smile:

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Hey, ouais, c’est carrément intéressant ton idée ! L’avantage des analyses publiques, c’est aussi (accessoirement) qu’on peut voir comment tu fais pour en prendre de la graine et pouvoir en faire à notre tour, l’air de rien c’est pas facile comme exercice une analyse stylistique ^^ Je te proposerais sûrement un truc ce week-end, le temps de trouver un joli passage dans tout mon bazar !

@themistocles je garde le tien en tête, comme je ne passe qu’en coup de vent (examen cet aprèm, je compte revoir quand même deux trois trucs avant) j’ai pas le temps de lire de manière approfondie, mais tu risques de gagner une lectrice :grin:

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@themistocles : Ahah, merci de te lancer le premier (je sais que ce n’est pas évident…) ! Et en plus ça m’arrange car j’ai déjà lu le passage en question et que je connais le contexte. J’en profite donc pour refaire un petit coup de pub à Themistocles : Le fantôme du Péloponnèse est une super fic, vous allez apprendre plein de choses sur la Grèce antique, c’est très bien écrit et l’intrigue est pilpatante ! :yellow_heart: :heart: :blue_heart:

Avant d’aller plus loin, petit cours express sur l’autobiographie (sorry not sorry :roll_eyes:), car cette fanfic se présente (pour simplifier) comme l’autobiographie d’un homme qui a vécu la guerre du Péloponnèse. Dans l’autobiographie, il y a deux narrateurs :

  • le narrateur « jeune », celui qui vit les événements racontés dans le livre et qui n’a donc pas de recul sur eux ;

  • le narrateur « adulte », ou « mûr », celui qui raconte les événements, le plus souvent des années après, et peut donc les analyser ; il n’est plus, comme le narrateur « jeune », dans l’immédiateté de l’action.

Ces considérations posées, quelques remarques stylistiques pour cet extrait :

  • Le premier paragraphe rompt avec la linéarité de l’intrigue en proposant un exemple mythologique (logique, le point de vue est interne, 1ère personne, et le personnage est un jeune Grec pour qui les dieux font partie du quotidien) pour illustrer sa propre histoire. Ce qui est très intéressant, ce sont les temps verbaux employés : tout le récit est au présent, sauf ce premier paragraphe qui utilise le système des temps du passé (passé simple / imparfait). Cette parenthèse au passé montre le recul pris par le narrateur, qui est à présent assez détaché des événements (survenus il y a de cela des années) pour utiliser un exemple littéraire / mythologique. Mais, généralement, une autobiographie utilise le passé pour parler des événements passés et du présent pour parler du moment de l’énonciation (moment où le narrateur adulte raconte l’histoire) ; ici, c’est l’inverse, et cette inversion procure, je trouve, un ressenti vraiment intéressant, qui fait ressortir la tension dramatique du moment. Les phrases sont longues, autre signe de la prise de recul du narrateur qui peut évoquer cet événement de manière plus détachée et l’analyser.
  • Le 2ème paragraphe est constitué de deux phrases ; la 2ème est très longue, avec des effets de style (énumération « dans ma chair, mon sang et mes os » qui montre la profondeur de la souffrance) et des liens logiques très présents (« d’autant plus », « à la fois », « ainsi que »…). Bien que l’on soit revenu au présent, et donc dans l’immédiateté, cela donne l’impression que le narrateur « adulte » analyse encore ce qu’il a ressenti à l’époque, il cherche à insister sur ce point car il s’agit d’un épisode traumatisant pour lui et il veut transcrire cette douleur du mieux qu’il peut (pour émouvoir son interlocuteur, peut-être). Cependant, le retour au présent et l’ancrage (« aujourd’hui ») nous font progressivement revenir au cœur de l’histoire.
  • Ensuite, dans les trois paragraphes suivants (au présent), les phrases sont beaucoup plus courtes, avec très peu de liens logiques : le personnage énumère les faits sans nous dire ce qu’il ressent (je jure que c’est un complet hasard si j’ai posté hier l’incipit de L’étranger, qui fonctionne un peu de cette façon) : il marche, il éprouve des sensations (chaleur, cris qu’il entend), mais on ne sait pas ce qu’il éprouve malgré l’horreur de ce qu’il voit (résumée dans une phrase que j’aime beaucoup, personnellement, car elle est directe, froide, efficace : « Je passe à côté de cadavres qui ont été, jadis, des voisins ou des amis. » . Le personnage devient un peu robotique et le narrateur s’en explique rapidement : « Mon cœur n’est plus capable de s’en émouvoir. Mes larmes ne coulent pas. […] Je n’arrive plus à penser. » (deux phrases négatives qui montrent donc l’absence de sentiments). Le choc a été trop grand, et le personnage, pour « survivre », a été obligé de laisser de côté ses émotions, sa douleur, bref de se détacher quasiment de sa conscience pour se concentrer uniquement sur les sensations et sur son but (mettre le corps d’Aspasia à l’abri, à défaut d’avoir pu la protéger). Il le dit très clairement d’ailleurs (« sans en avoir conscience »).
  • La comparaison « comme une ombre sur le Styx » (commentaire du narrateur « adulte ») montre bien cette sorte de « mort » du jeune homme qu’il était (je rappelle que le Styx est le fleuve qu’il faut franchir pour arriver aux Enfers dans la mythologie grecque ; on a aussi le discret champ lexical de l’ombre, symbolisant la mort, présent en filigrane : « l’obscurité me happe », « une ombre », « la lumière lunaire »…) : mort de ses émotions, puisqu’il est devenu une « coquille vide » incapable de pleurer, de hurler, d’exprimer ses sentiments, mais également mort de l’enfance et entrée, certes brutale, dans l’âge adulte (ce qui va lui permettre de devenir quelqu’un d’autre, le fameux « fantôme du Péloponnèse).
  • Enfin, la dernière phrase de cet extrait est un commentaire du narrateur « adulte » au passé composé : retour à un vocabulaire complexe, détaché des sensations, plus psychologique : « un être amorphe, pitoyable », « courber l’échine », « poids de la destinée ». Ce retour au destin boucle avec le début du texte (le destin d’Héraclès) et complète le parallèle établi par le narrateur « adulte », qui analyse ici ce qui lui est arrivé des années auparavant (analyse dont il était évidemment incapable sur le moment) : il a été le jouet de la fatalité (une notion chère aux Grecs), écrasé par quelque chose de plus puissant que lui. Va-t-il l’accepter ou non ? La question se pose à ce moment du texte, et vous le saurez en lisant la suite !!!

Vous voyez qu’on peut tout à fait faire un commentaire de texte plus long que le texte lui-même… :innocent: Je le répète, cette analyse est subjective. Je ne veux pas dire que Themistocles a pensé à tout ça quand il a écrit son texte. Je pense que quand on écrit, certains mécanismes se mettent en marche sans qu’on en ait forcément conscience. On imite ce qu’on a déjà lu (des autobiographies, des récits de vie, dans le cas de ce texte), et on puise aussi dans un fonds d’images d’un côté stéréotypées (par exemple, références mythologiques, ombre = mort…), de l’autre personnelles (quand on lit une histoire longue, on se rend compte que certaines images reviennent plus souvent que d’autres parce qu’elles parlent probablement à l’auteur, elles résonnent avec son expérience personnelle).

Maintenant, un petit point sur ce que je trouve « améliorable » dans ce texte d’un point de vue stylistique. Pour l’instant, j’ai dit tout ce qui me semblait digne d’analyse, pour mettre en lumière des mécanismes « positifs » d’écriture, qui produisent des effets « intéressants » sur le lecteur. Mais si le but est de s’améliorer, il faut aussi dire ce qui va « moins bien ». Encore une fois, je ne me pose ni en juge, ni en super-spécialiste. J’ai juste des outils pour analyser des textes et je pense qu’ils peuvent servir…

Donc :

  • De manière générale, puisque je connais ton style, je trouve que tes phrases ont tendance à être un peu trop courtes et, surtout, dépourvues de liens logiques, ce qui a tendance à créer cette « dépersonnalisation » du personnage qui est efficace, intéressante et pertinente à certains moments (notamment ici), mais qui empêche parfois d’entrer en empathie avec Diodotos. Je comprends qu’après ce qu’il a vécu, il soit marqué à vie et se soit donc forgé une carapace pour éviter la vie de le blesser à nouveau, mais (voir ce que disait OldGirl dans le sujet sur l’incipit de Camus) il est difficile de s’intéresser à la vie d’un personnage qui ne dit rien de ses sentiments et qui reste dans le factuel. C’est une remarque générale sur ton récit plus que sur cet extrait, et je te l’ai déjà dit en MP, mais je trouve que c’est un point important.

  • Dans le 3ème paragraphe, presque toutes les phrases sont construites sur le même modèle : elles commencent toutes (sauf une) par un complément circonstanciel (de manière, de lieu ou de temps) entre virgules, ce qui crée une certaine répétition / monotonie, alors que la construction des phrases est variée (point positif donc).

  • Appréciation toute personnelle : je trouve le passage de l’analyse du narrateur « adulte » (« Je le comprends d’autant plus que je ressens dans ma chair, mon sang et mes os, cette souffrance à la fois vive et diffuse liée à la disparition violente de tous les êtres qui me sont chers ainsi qu’à mon incapacité flagrante de n’avoir pu les protéger. ») aux phrases suivantes du narrateur « jeune », totalement dépersonnalisées, un peu brutal. J’aurais aimé une transition un peu moins abrupte : l’instant d’avant on a une phrase très dramatique, toute entière dans le pathos, mais très construite et raffinée, et juste après, plus rien que les faits bruts.

Voilà voilà pour ce texte. Si d’autres veulent se lancer… :smiling_imp:

De la même façon que je ne détiens certainement pas la vérité, je ne détiens pas non plus le monopole des analyses stylistiques !!! Alors, si d’autres veulent m’emboîter le pas et analyser des textes (ou contredire ce que je dis, d’ailleurs), allez-y !

@Fahliilyol : Bon courage pour ton examen !

(Ca intéresse éventuellement des gens, un tuto « Comment analyser un texte » ?)

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Potentiellement oui ! :slight_smile:

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Je me lance à mon tour (avec un peu d’émotion et d’appréhension, je l’avoue) avec le début du prologue de mon récit original dont je ne suis pas totalement satisfaite, tiraillée entre le besoin de poser l’apparence des personnages et la sensation que c’est du coup un peu lourd, sans savoir comment je pourrais tourner les choses autrement pour les rendre plus confortables.

Pour ceux qui ont commencé à me lire, il s’agit de la deuxième version du prologue, la première se résumant à l’énoncé distancié, froid et factuel du contexte de ce monde. J’ai, sur les conseils de @ChiaraCadrich essayé de retranscrire les informations d’origine en les intégrant dans une scène de vie pour les rendre plus vivantes et attractive.

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Je vais suivre ce sujet avec attention ! ça me semble très intéressant !

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Merci beaucoup ! Si le passage t’a touché, c’est que, quelque part, j’ai réussi mon coup x) Ceci étant dit, si cela t’a plu, n’hésite pas à lire quelques chapitres du fantôme et à me faire part de ton avis !

Du coup, j’espère que ton examen s’est bien passé ! Pour ma part, ça fait cinq ans que j’en ai fini avec les partiels. J’avoue que s’il y a bien un truc qui ne me manque pas du tout de ma vie étudiante, c’est bien ça :rofl: En tout cas, si tu deviens une lectrice, je te souhaite un bon voyage et j’espère que tu auras autant de plaisir à parcourir ma fiction que j’en ai eu à l’écrire :slight_smile:

Merci pour la pub ! Je suis content que la fic te plaise !

Quoiqu’il en soit, je reste bouche bée devant ton analyse. Il y a des choses auxquelles j’avais pensé consciemment et d’autre non. Comme tu le dis si bien :

Le fait de mettre des mots sur ces mécanismes qu’on utilise un peu « d’instinct » ,si je puis dire, va me permettre de les manipuler avec d’autant plus d’efficacité dans mes futurs écrits. Une telle analyse est vraiment intéressante de ce point de vue et je t’en remercie grandement.

Après, pour les points à améliorer :

Ouais, je sais. C’est une tare que j’essaie de corriger avec ton aide, d’ailleurs. Ceci dit, plus j’en prends conscience, moins je réitère ces erreurs en montrant plus les émotions de Diodotos selon le contexte. Je ne te hype pas pour le chapitre 7 mais tu m’en diras des nouvelles quand il sera terminé XD (bon, du coup, je te hype un peu mais c’est pas grave ha ha ha)

Pour le troisième point :

C’est vrai que je voulais, consciemment, mettre une baffe au lecteur. D’où cet aspect brutal, avec des formules chocs. Après, je ne l’ai sans doute pas bien dosé… Quand j’aurai l’occasion, j’essaierai d’améliorer ce point.

Pour le coup, comme j’avais lu ton analyse de l’incipit de l’étranger juste avant, j’ai choisi ce passage un peu consciemment. Je me disais bien que tu allais faire le lien XD

Et maintenant, au tour de @ensorceleurisee de passer sur le gril ! Muhahahaha ! (rire sadique) :smiling_imp:

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Ca me rappelle un truc que m’avait dit mon directeur de mémoire l’an dernier ! :smiley:

En l’occurrence, je travaillais sur une nouvelle d’un auteur japonais décédé depuis une cinquantaine d’années. J’essayais de suivre cette analyse comme on nous l’avait appris au collège/lycée.
Et mon prof de répondre que ça ne sert à rien d’essayer de trouver ce qu’a voulu dire l’auteur, parce que 1) il est mort donc il pourra pas me le dire, et 2) certains mécanismes dans l’écriture sont inconscients, donc dur dur de dire si on l’a fait exprès ou non, d’utiliser ‹ cette › tournure de phrase à ‹ ce › moment précis… :stuck_out_tongue:
En l’occurrence, nous sommes encore vivants – pour longtemps j’espère ! – ce qui veut dire que nous pouvons essayer de nous analyser nous-même après les retours ! (en l’occurrence, les tiens si tu es la seule à t’y coller :stuck_out_tongue:)

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Je t’en prie ! (J’adore vraiment faire ça…) Et j’ai hâte d’avoir le chapitre 7 !

Merci pour ta confiance ! J’ai bien conscience qu’il n’est pas facile de livrer comme ça une partie de soi à l’analyse et donc, en partie, au jugement… J’essaye de m’atteler à ton extrait demain. Je suis encore en vacances, j’en profite pour être active sur le site ! Je suis allée lire ton prologue en entier et je pense que je vais inclure le paragraphe qui suit le dialogue dans mon analyse, si cela te convient (je trouve que ça forme un tout cohérent à analyser).

L’idée qu’un auteur mort ne pourra pas me dire si mon analyse était la bonne m’a longtemps frustrée. Je trouvais l’exercice du commentaire de texte passionnant, mais également en partie dépourvu de sens puisqu’on ne pouvait pas savoir « si on avait bon ». Par la suite, je me suis dit que le lecteur construit en partie l’œuvre qu’il lit et que la notion de vérité n’était pas la plus importante dans une analyse de texte. Mais l’idée de le faire pour des auteurs, en effet, vivants, me stimule beaucoup ! C’est intéressant de voir la réaction de Themistocles, qui dit lui-même qu’il n’avait pas pensé consciemment à tout ce que j’ai décrit. Un texte, pour moi, c’est l’intention d’un auteur + des outils de travail objectifs (la grammaire, la syntaxe, les figures de style, le vocabulaire, le construction du texte, le point de vue utilisé…) + l’interprétation d’un lecteur…

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Ça me va, je ne voulais pas faire un extrait trop long :wink:

Édit : je l’ai ajouté ici du coup.

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Alors… Petit (euh… non, très long :roll_eyes:) commentaire stylistique de cet incipit ! Comme on l’a déjà dit ailleurs (n’est-ce-pas Oldie… :innocent:), un incipit a pour but de donner envie au lecteur, de l’accrocher, un peu comme un pêcheur qui ferre un gros poisson bien dodu… Je ne vais pas faire comme pour Themistocles, paragraphe par paragraphe, mais plutôt une analyse globale qui me semble plus facile ici que pour l’extrait précédent, assortie d’hypothèses de lecture (ce qu’on fait tous en lisant un incipit : on essaye de deviner la suite !).

  • L’histoire est introduite par une ligne de dialogue. Très bon moyen pour commencer la fic in medias res (au milieu de l’action), donner du dynamisme et de l’énergie (d’autant plus que le personnage est une enfant). De manière générale, le dialogue ici donne vie au texte (phrases exclamatives, interrogatives) et nous permet de comprendre que l’histoire « importante » va se situer dans le récit de la grand-mère, que c’est ce qui va nous donner les clefs pour comprendre la suite de l’intrigue (« la dernière des sorcières » permet de poser l’univers potentiellement magique ainsi que l’idée d’un passé plus ou moins révolu, mythique, dont on espère qu’il sera explicité ou réactivé dans la suite de l’histoire).

  • Le ton donné est léger puisqu’on a le champ lexical de l’enfance et de la joie (« éclater de rire », « s’égayaient », « plaisir de jouer »…), et plus loin celui de la famille (trois personnages féminins) et du quotidien (voir le dernier paragraphe : « fauteuil », « âtre », « balayer le plancher », « travaux d’aiguille »…). Ce quotidien nous donne d’ailleurs quelques indications sur le monde dans lequel évoluent les personnages (vie rurale, paisible, dans un monde qui semble ignorer la « modernité » et l’industrialisation). Il me semble important de comprendre que le ton donné dans le prologue (bien nommé puisqu’il est totalement détaché de l’histoire) ne sera pas nécessairement celui de la fic, mais ce n’est pas encore clair à ce stade. La scène racontée ici est une scène anecdotique (l’enfant mis au lit, l’histoire avant de dormir) qui ne nous donne pas d’indication sur la suite de l’histoire.

  • La description des personnages prend une place importante, ce qui permet au lecteur d’échafauder une première hypothèse de lecture : cette famille n’est pas là uniquement pour introduire l’histoire, on sent que l’un des personnages aura (ou a eu) un rôle à jouer, probablement l’enfant ou la grand-mère car ce sont elles qui sont impliquées dans le récit (comme locutrice ou auditrice). La description de Néala étant la plus développée, je parie plutôt sur un récit centré au moins en partie sur elle (je n’ai pas lu la suite, je le précise). Cette description, qui a lieu dans le premier paragraphe, est un portrait physique, mais qui nous donne également des indications sur le caractère de la fillette : on a des éléments physiques très précis (« boucles rousses », « visage poupin », « taches de rousseur », « grands yeux vert émeraude »), ce qui nous permet d’imaginer très clairement l’enfant, et on rencontre en même temps une petite fille joueuse, heureuse de vivre (portrait en action, qui permet de montrer au lieu de raconter !).

  • La description de la mère et de la grand-mère sont ébauchées en même temps que l’on apprend leur nom ; la ressemblance de l’enfant avec sa grand-mère, dont les cheveux et les yeux sont /étaient de la même couleur, semble préfigurer un lien entre les deux femmes (et, potentiellement, avec la notion de sorcellerie qui semble essentielle dans le récit, d’autant plus – référence culturelle – que le roux était considéré comme la couleur des sorcières et du diable !). La mère, aux cheveux noirs et aux yeux gris, semble à part (elle est d’ailleurs exclue de l’histoire racontée par Myrigne : « en écoutant d’une oreille distraite »), ce qui me laisse penser que l’histoire ne tournera pas autour d’elle, mais plutôt de sa fille, et éventuellement de la grand-mère.

Puisque tu m’as dit toi-même que tu trouvais ce début « un peu lourd », j’ai essayé d’analyser ce qui pouvait poser problème et créer une sensation de confusion (je n’irais pas jusqu’à la lourdeur, mais il y a en effet quelque chose d’embrouillé qui contraste avec la légèreté du ton : le problème que tu ressens vient peut-être de là)… :thinking:

Les descriptions parsemées dans le texte sont une bonne idée, mais il n’est pas toujours évident de comprendre de qui on parle : les périphrases que tu utilises au lieu de donner dès le départ les noms des trois personnages alourdissent le texte et la compréhension (même si les périphrases sont une très bonne chose pour éviter les répétitions !). Je m’explique :

  1. Le texte commence par le prénom du personnage probablement essentiel, nommé dès le début (parfait !), qui est ensuite repris par les périphrases « l’enfant », « la fillette ». Aucun problème.

  2. Pour la mère et la grand-mère, tu commences par les périphrases pour ensuite nommer les personnages, et en plus les deux femmes sont présentes au même moment au début, ce qui crée la confusion : « sa mère » devient « sa poursuivante », « une jeune femme », mais dans la même phrase on a « sa grand-mère », qui devient ensuite « Myrigne ». Un peu difficile à suivre.

  3. On a ensuite « la femme »… qui ? La mère ou la grand-mère ? La précision « sa fille aidait la petite » nous montre les trois femmes, et clarifie un peu la situation mais alourdit la scène : trois périphrases, aucun nom clair ! Ce n’est qu’au dernier paragraphe qu’on a le prénom de la mère, Nimue, avec une répétition de deux périphrases (« sa fille », « sa mère »), suivie d’une dernière (« son enfant »). Ouf !

  4. Au final, on a deux fois le prénom « Néala », une fois « Myrigne » et une fois « Nimue ». Ce sont des noms distincts, mais aux sonorités proches (n / m / i) et, surtout, inattendus et probablement inconnus du lecteur, ce qui montre le côté « fantasy » de l’histoire (autre univers, autres noms) mais fait que le lecteur ne va pas les identifier immédiatement : il va lui falloir un peu de temps pour s’habituer à leurs prénoms. Tes personnages se seraient appelés Catherine, Marie et Alicia, le problème aurait été moins grand (sonorités différentes, prénoms connus, facilement identifiables).

  5. Le champ lexical de la famille est donc omniprésent : « fille » deux fois (et ce n’est pas la même personne désignée par cette périphrase : une fois, c’est Nimue, une autre, c’est Néala !), « mère » trois fois (et ce n’est pas non plus la même personne !) et « grand-mère » deux fois (là, c’est bon, c’est forcément Myrigne). En accumulant les périphrases pour éviter les répétitions des prénoms, tu as créé l’effet inverse de ce que tu voulais : plus de confusion et plus de « lourdeur », pour reprendre ton propre terme… (J’espère avoir été clair moi-même. On est toujours dans le style, mais à la limite de la grammaire, avec les reprises nominales, et c’est un peu plus compliqué à expliquer, je trouve.)

Enfin, pour terminer, tes phrases narratives sont longues, et parfois même très longues, et cela peut « alourdir » le texte. Je sais, vous allez me dire « Mais tu as reproché exactement le contraire à Themistocles, tu lui as dit que ses phrases étaient trop courtes ! Faut savoir ce que tu veux ! »… Je sais. :pleading_face: (En plus, j’ai moi-même le défaut de faire des phrases trop longues et je le sais aussi. :sweat_smile:) L’analyse stylistique n’est pas une science exacte (euh… ce n’est pas une science du tout) et il y a de « bonnes » et de « mauvaises » phrases courtes. Et de « bonnes » et de « mauvaises » phrases longues. Je mets plein de guillemets parce que c’est vraiment schématique.

Bref, je ne dis pas que tes phrases sont trop longues, mais leur longueur peut parfois « perdre » le lecteur dans le contexte de périphrases elles-mêmes parfois un peu embrouillées. Là encore, on est à la limite de la grammaire.

  • Exemple 1 : « Occupée à surveiller l’avancée de sa poursuivante, une jeune femme à la chevelure de jais et aux yeux semblables à de l’argent liquide, la fillette entra soudainement en collision avec la douceur parfumée de la robe de sa grand-mère. » Le problème vient en partie du genre des personnages : trois femmes, ça fait beaucoup de mots au féminin, et dans des phrases longues, ça « perd » le lecteur. Le premier mot au féminin (« occupée ») va avec « fillette », mais entre-temps on a eu « poursuivante » et « jeune femme » (qui renvoient à la même personne)… Pour toi qui as écrit la phrase, c’est clair, mais pour le lecteur, ce n’est pas si évident au premier abord.

  • Exemple 2 : « Néala plongea ses yeux dans ceux tout aussi verts de Myrigne, tendant ses petites mains d’enfant vers les cheveux courts, panaché de roux mêlé à d’autres nuances plus sombres et plus claires, de sa grand-mère. » Ici, on a deux termes qui désignent Myrigne : son nom et la périphrase « grand-mère », ce qui donne l’impression qu’il s’agit de deux personnes différentes puisqu’elles sont dans la même phrase mais désignées différemment.

  • Exemple 3 : « Nimue sourit, embrassa sa fille sur le front, offrit une étreinte à sa mère, confortablement installée dans le fauteuil près de l’âtre, et alla finir les tâches du jour dans la pièce de vie : rassembler les restes de nourriture pour les poules ou le composte, balayer le plancher, ajouter quelques bûches à la flambée, reprendre les travaux d’aiguille pour habiller son enfant, tout en écoutant d’une oreille distraite le récit tant de fois entendu. » Outre les périphrases « fille » / « mère » dont j’ai parlé au début, on se perd un peu dans l’énumération, et quand on revient au « tout en écoutant », qui est relié grammaticalement à « Nimue », il y a eu tellement de choses entre les deux qu’on doit relire la phrase pour bien la comprendre.

J’ai été très longue, désolée… J’espère que ces remarques pourront t’aider à mieux comprendre les mécanismes d’écriture qui sont les tiens, et particulièrement le « problème » que tu mentionnais toi-même. J’ai essayé d’expliciter les périphrases et la longueur de certaines phrases qui, je pense, sont au cœur de la confusion qui te posait souci, mais encore une fois, je ne détiens pas la vérité, et mon but n’est pas de « juger ». Ton texte est très bien écrit et il est grammaticalement tout à fait correct, on est dans le niveau « au-dessus » de l’analyse grammaticale, celle qui permet l’allègement et la clarté de l’expression.

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Allez, je me lance aussi ! Ici aussi, c’est de l’original, un petit passage de la Flamme de Mililian. Pour la petite mise en contexte, le groupe d’orphelins (huit ans pour le plus jeune, Ayrik, les autres entre treize ans et une vingtaine d’années) dirigé par Raeni (seize ans) arrive dans une ville fantôme. Celle-ci a été rasée par les elfes et les dragons pendant la guerre qui s’est terminée trois-quatre mois plus tôt. L’un des membres de la bande, Thaelor, a assisté à ce massacre gratuit qu’il n’a absolument pas apprécié et est donc très nerveux à l’idée de revenir là (passage obligé pour se ravitailler pour une bande de gamins qui a réussi l’exploit de piquer l’un des meilleurs navires de la flotte alfombre…).

Le groupe sut qu’il avait quitté la plage lorsque les vestiges d’arbres surgirent du sol, tels d’antiques spectres errants. Les cadavres de leurs branches, cachectiques, surgissaient de troncs noircis et mutilés. Le vent mugissait, emportait parfois quelques particules dans son sillage, s’engouffrait dans les plaies béantes des plantes et en ressortait en sifflant, comme une voix décharnée et menaçante.
Ayrik, inquiet, réclama à Raeni qu’elle le prenne dans ses bras. La jeune femme obtempéra, elle-même sous l’emprise d’une angoisse sourde qu’elle s’efforçait de juguler. L’âcreté de la cendre portée par les bourrasques, le silence à peine perturbé par le bruit de leurs pas, l’ambiance alourdie par ces arbres malfaisants pesaient sur elle et sur ses camarades comme une chape de plomb. Ses poumons lui semblaient comprimés, sa respiration rendue difficile par l’atmosphère funeste. Elle se sentait suffoquer.
D’un coup d’œil, elle remarqua que Thaelor semblait encore plus touché qu’elle. Il toussa plusieurs fois, avançait les épaules voûtées, comme si un poids s’y était brusquement abattu. Ses yeux brillaient de larmes, mais elle ne put déterminer s’il s’agissait d’une réaction naturelle face aux poussières dans l’air ou de larmes d’émotion.
Ils continuèrent leur route, à pas lents, silencieux. L’absence de bruit leur donna le sentiment de s’être engagés à l’intérieur d’un tombeau, d’une terre maudite où nulle vie ne se développait. Seul un corbeau, perché sur une arche de pierre, s’envola à leur approche avec un croassement rauque. Un avertissement, une tentative de les détourner de la ville.
La bande passa les remparts par les vestiges de ce qui avait dû être une vieille porte. Les pierres avaient fondu sous la chaleur infernale du souffle des dragons, et s’étaient depuis refroidies pour former une pâte informe, noire et mate. Quelques plaques brillantes, au sol, témoignaient de la présence de métal. Raeni demanda à Ayrik de fermer les yeux lorsqu’elle remarqua les restes de pierres de feu éclatantes, incrustées dans l’une d’elles. Les restes d’un bijou ou d’une arme. Par conséquent, les restes d’une personne. Un soldat, sans doute.
L’intérieur des remparts ressemblait à un cimetière. Plus aucune maison ne tenait debout. Par endroits, des pans de mur s’élevaient encore, bancals, au-dessus des débris fondus de la ville. Les pierres cachées sous la cendre formaient çà et là des structures similaires à des tombes, vestiges muets rappelant aux visiteurs les morts présents dans les ruines. Aucune couleur n’osait se montrer. Seules des nuances de gris teintaient l’atmosphère, parfois accompagnées de l’éclat glacial d’une plaque de métal fondue et en partie recouverte de cendres. L’odeur âcre prenait les enfants à la gorge, le silence se faisait plus pesant encore à l’abri du vent. Même si aucun d’eux ne maîtrisait la nécromagie, tous pouvaient ressentir la présence glaciale des défunts qui n’avaient pu trouver le repos. Et la faible température indiquait sans conteste leur animosité pour leurs visiteurs.

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Merci beaucoup pour ce retour qui m’apporte de la douceur et des pistes d’amélioration ! Je vais laisser décanter pour retravailler a effectivement clarifier qui est qui et scinder les phrases qui nécessitent de l’être :slight_smile:

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Je donne mon point de vue de lectrice qui a découvert cet extrait hier (avant analyse).

J’étais paumée, en effet, pour savoir qui était qui au milieu de ces trois femmes (effectivement, beaucoup d’adjectifs au féminin et d’efforts pour éviter la litanie des prénoms, mais ça ne m’a pas aidée).

Je découvre le prénom de la mère (Nimue). Je ne l’ai pas du tout capté ni mémorisé. Est-ce parce qu’elle est reléguée au rang d’anecdote ?
On dirait qu’elle dérange les deux autres dans leur complicité. Qu’elle est extérieure. Donc qu’elle a juste servi à mettre au monde l’enfant ?.. Ça m’a semblé « injuste » pour ce personnage. Comme si on disait d’emblée que bon… il est accessoire.

A ce stade, pourquoi est-il dans la scène, s’il ne sert qu’à vaquer à des tâches domestiques ?
Qu’est-ce qui change s’il n’est pas là ?
Son absence ne permettait-elle pas de résoudre le problème du « il y a trop de filles », on s’y perd faute de pouvoir les identifier…

Je rappelle que pour moi ces personnages sont vierges de toute apparence sauf la petite, de tout passé… et de tout futur aussi.
.
L’impression générale que j’ai eue à la toute première lecture était que je ne comprenais pas certaines phrases.
Et j’anticipais donc que cela me demanderait sûrement une attention très soutenue pour « essayer de suivre » si c’était comme ça tout du long. Et il y a beaucoup de chapitres !

Même si ce n’est pas sur toutes les phrases (seulement 2 ou 3), ça me décourage déjà de penser que je vais galérer.

On objectera que je suis bien vite découragée. :smiley: C’est vrai mais c’est ainsi, j’aime lire vite.

Le premier contact est décisif dans ce jeu du stop ou encore. C’est un jeu cruel.

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@Fahliilyol : Merci pour ton extrait ! J’espère réussir à en faire une analyse ce week-end, mais je ne promets rien car les vacances touchent à leur fin et j’ai pas mal de boulot moins sympa à faire… :confused: (Petite information : une analyse de texte de cette longueur me prend environ 1h30. Il faut donc que j’aie ce temps devant moi pour proposer un commentaire construit et cohérent…)

@ensorceleurisee : De rien ! Je pense que je vais lire ta fic car tu m’as intriguée ! (As-tu lu Soeurs sorcières ? J’y pensais en lisant ton prologue, mais je ne sais pas pourquoi car je l’ai lu rapidement il y a quelques années et je n’en ai pas beaucoup de souvenirs.)

@OldGirlNoraArlani : Je trouve intéressant d’avoir un point de vue de lectrice sur un extrait, surtout un incipit car c’est ce qui fait qu’on va continuer ou non sa lecture… La confusion que tu as ressentie confirme ce que j’ai analysé, mais tu vas plus loin par rapport au personnage de la mère (Nimue). Ce qui me conforte dans l’idée qu’un texte = la volonté d’un auteur + des outils stylistiques « objectifs » ou du moins identifiables (syntaxe, figures de style, vocabulaire, point de vue…) + l’interprétation du lecteur. Il y a donc autant de textes qu’il y a de lecteurs !

J’aime beaucoup cette formulation !

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Non, je ne connais pas :wink:

Je note la possibilité de l’exclure du prologue mais en fait non, elle a sa place dans cette lignée de femme, il est vrai que Néala a une complicité toute particulière avec sa grand-mère mais les deux femmes l’élèvent ensemble. Pas d’homme dans leur famille par contre. Je vais voir pour rendre la lecture plus confortable pour que même ceux qui se découragent vite aient l’élan de continuer ! Merci pour ce retour !

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y’a pas de souci, t’inquiètes pas ^^ bon courage à toi pour le boulot ! :muscle:

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Et voici un texte bien joyeux pour cette troisième analyse ! :sweat_smile: Nous sommes ici dans la description d’un lieu couplé à une focalisation « interne-mais-pas-trop » (ce qui n’est absolument pas un terme rigoureux d’analyse littéraire, comme vous avez pu vous en douter :roll_eyes:). Comme je travaille toujours en musique, j’ai choisi Where greter men have fallen (Primordial) pour analyser cet extrait. C’était plutôt approprié, je conseille. Cette fois, je n’ai pas lu le chapitre entier avant l’analyse, mais je suis quand même allée le lire après pour vérifier que je n’avais pas dit totalement n’importe quoi (notamment sur la présence des esprits / fantômes)…

Je remets le texte ici :

  1. Plusieurs champs lexicaux, alliés à des figures de style (personnification, comparaison, métaphore) et faisant appel à plusieurs sens (vue mais aussi ouïe et odorat), s’entremêlent habilement dans cet extrait pour concourir à l’idée d’une ville morte :
  • la destruction, ou plutôt ses conséquences visibles (« vestiges » à plusieurs reprises, « restes », « débris fondus », « ruines »…), tant dans le règne végétal que minéral ; pour les animaux, c’est encore plus simple, ils ont disparu, sauf le corbeau, animal traditionnellement associé à la mort ;

  • la blessure (« cachectiques », « noircis et mutilés », « plaies béantes », « voix décharnée ») qui se combine à une personnification, puisque ce sont les arbres ou le vent qui sont concernés par ce champ lexical ;

  • le silence (« le silence à peine perturbé par le bruit de leur pas », « l’absence de bruit », « silencieux ») lié à la mort (on peut noter une progression de ce silence, puisqu’au début, le vent « mugit », « siffle »… ensuite, le corbeau croasse, puis plus rien, comme si les personnages s’enfonçaient en effet au cœur de la mort) ;

  • la mention de la « poussière » et des « cendres » mortifères, liés à la difficulté qu’ont les personnages à respirer (« âcreté de la cendre », « poussières dans l’air », « elle se sentait suffoquer »…).

  1. La mort elle-même est un champ lexical de plus en plus présent, d’abord liée à des comparaisons ou métaphores associées aux éléments naturels :
  • « d’antiques spectres errants » ou « les cadavres de leurs branches » liés aux arbres (charmant accueil autour de la ville) ;

  • puis « le sentiment de s’être engagés à l’intérieur d’un tombeau » ou encore « l’intérieur des remparts ressemblait à un cimetière », « structures similaires à des tombes » pour la ville elle-même (ce qui donne une impression d’enfermement, de « chape de plomb » : la ville semble se resserrer comme une tombe sur les « visiteurs » ;

  • ensuite, les morts eux-mêmes (fantômes ?) arrivent « vraiment » à la fin du texte, préparée par les champs lexicaux qui ont précédé : « les morts [sont] présents dans les ruines » !

  • enfin les deux dernières phrases (« Même si aucun d’eux ne maîtrisait la nécromagie, tous pouvaient ressentir la présence glaciale des défunts qui n’avaient pu trouver le repos. Et la faible température indiquait sans conteste leur animosité pour leurs visiteurs. ») créent une dernière sensation liée à la mort : le froid, qui fait appel au sens du toucher et montre la présence « réelle » des morts.

  1. Je n’ai pas trop insisté sur la vue, élément pourtant crucial dans une description, car les autres sens me semblaient plus intéressants car plus originaux, mais les couleurs (ou plutôt l’absence de couleurs) participent à l’impression d’étouffement dont je vais parler juste après :
  • personnification des couleurs (« aucune couleur n’osait se montrer ») qui montre que le lieu est déserté par tout ce qui pourrait incarner la vie ;

  • un adjectif intéressant, « éclatantes » pour parler de « pierres de feu », pourrait amener un peu de vie dans cet univers morne et terne, mais non : il s’agit, nous précise le narrateur au terme d’une anaphore (« les restes… ») doublée d’une gradation (« pierre », « bijou ou arme », « personne »), d’un ornement sur… un cadavre.

  • deux couleurs, gris et noir : « une pâte informe, noire et mate », « nuances de gris » ; et lorsque quelque chose pourrait se détacher, sauter aux yeux, ce quelque chose est immédiatement tempéré (si j’ose dire) par un adjectif péjoratif lié à la mort : « l’éclat glacial », par exemple.

  1. Tout ce qui précède est la marque assez légère d’un point de vue interne : beaucoup de sensations (vue, ouïe, odorat, toucher), mais peu de sentiments (on a « inquiet » pour Ayrik et « sous l’emprise d’une angoisse sourde » contre laquelle elle lutte pour Raeni, sur qui est focalisé le point de vue). Il est en fait inutile d’expliquer ce que ressentent les personnages, car on est totalement plongés dans ce déferlement de sensations néfastes et lugubres : l’empathie est présente sans qu’on ait besoin de rentrer dans la tête des personnages. En fait, on est en plein dans le « montrer, pas raconter » ! Voilà quels procédés sont à l’œuvre :
  • sensation d’étouffement de Raeni sur laquelle le narrateur n’insiste pas (champ lexical de la suffocation : « poumons comprimés », « respiration rendue difficile », « suffoquer ») ;

  • conséquences de la malédiction des lieux sur Thaelor vu par les yeux de Raeni (« d’un coup d’œil, elle remarqua… ») : champ lexical cette fois de l’écrasement / de la souffrance physique ( « plus touché qu’elle », « il toussa », « les épaules voûtées », « comme si un poids s’y était brusquement abattu », « « larmes »…) ;

  • quelques mots qui marquent discrètement le point de vue interne de Raeni, qui « ressent » les maléfices à l’œuvre dans le lieu (« voix menaçante », « arbres malfaisants », « atmosphère funeste ») et prend la voix du corbeau pour un « avertissement ».

Tout cela en fait un texte angoissant, certes, mais pudique : pas de pathos, pas de dramatisation, mais une description habilement menée qui conduit le lecteur exactement à l’endroit voulu (et au sentiment de malaise voulu). Je trouve que la phrase « Raeni demanda à Ayrik de fermer les yeux » traduit assez bien cette pudeur : elle a compris qu’il s’agissait des « restes d’une personne » et veut épargner l’enfant sans pour autant elle-même manifester dégoût, angoisse ou désespoir. Il me semble qu’il s’agit d’une assez bonne métaphore du narrateur, qui nous prend par la main pour nous faire ressentir l’ambiance funeste de cette ville morte en même temps que les personnages, mais sans insister, sans dramatiser, en nous laissant nous faire notre propre idée de ce lieu fantôme.

Si j’avais des remarques moins positives à faire (mais j’en ai très peu), je dirais :

  • qu’il y a quelques répétitions (par exemple « surgir » au tout début du texte ou « vestiges » sur lequel je trouve que tu appuies un peu trop, à trois reprises) ;

  • qu’il y a ce que j’appelle des « comparaisons prudentes » alors que je pense que des métaphores plus directes seraient plus percutantes à certains endroits : « L’absence de bruit leur donna le sentiment de s’être engagés à l’intérieur d’un tombeau » ; « L’intérieur des remparts ressemblait à un cimetière. » ; « des structures similaires à des tombes ». A chaque fois, tu utilises un outil de comparaison fort (mis en gras et italiques dans la citation) qui atténue, je trouve, la force de l’image, d’autant plus que ces dernières arrivent dans la deuxième partie, encore plus oppressante, du texte ;

  • que je trouve étrange l’emploi du mot « particule », lié pour moi à la science et qui détonne un peu dans cet univers fantastique et lugubre.

… et voilà.

Chapeau bas.

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